
La Commission a proposé un budget d’environ 2 000 milliards d’euros sur sept ans, soit 1,26 % du revenu national brut de l’Union. Ursula von der Leyen a défendu ce chiffre le 6 octobre au Parlement, en mettant en garde contre de « grandes coupes » qui toucheraient, selon elle, la défense, la compétitivité, l’énergie, l’intelligence artificielle, l’élargissement et la migration. Elle rappelle aussi que la proposition maintient en nominal le niveau actuel des aides agricoles et de cohésion, tout en augmentant les postes qu’elle juge sous-dotés. Les « frugaux » — Allemagne, Pays-Bas, Danemark, Suède, Autriche, Finlande — demandent plusieurs centaines de milliards de moins et refusent que la dette commune serve de solution de facilité. De l’autre côté, un groupe d’une quinzaine d’États, dont l’Espagne et l’Italie, refuse de baisser l’ambition et pousse plutôt de nouvelles ressources propres et un étalement des remboursements NextGenerationEU.
L’image de la carte de restaurant est donc exacte sur un point : la liste des priorités s’allonge plus vite que le consentement à payer. Défense et Ukraine, décarbonation et réseaux, IA et compétitivité, agriculture, cohésion, élargissement, remboursement de la dette commune déjà émise. Tout cela ne tient dans l’enveloppe que si l’on accepte soit une hausse des contributions nationales, soit de nouvelles taxes européennes, soit des coupes réelles quelque part. Les contributeurs nets regardent leurs propres déficits et leurs propres budgets militaires ; ils ne sont pas en train d’inventer la contrainte.
Deux nuances empêchent toutefois de réduire l’affaire à de la simple gabegie.
D’abord, le budget européen reste petit par rapport aux budgets nationaux. 1,26 % du RNB, ce n’est pas un État fédéral. Une grande partie de ce que Bruxelles « veut » en défense ou en industrie se fait encore, et se fera encore, au niveau des États. Le débat porte moins sur un Léviathan budgétaire que sur qui paie la marge supplémentaire.
Ensuite, la cohésion et la PAC ne sont pas épargnées dans la pratique. Les « amis de la cohésion » notent que, dans la proposition de la Commission, ces deux politiques sont les seules à baisser en termes réels malgré la hausse globale de l’enveloppe. L’arbitrage que vous décrivez — affaiblir les mécanismes qui achètent le consentement des régions et des pays bénéficiaires pour financer la « puissance » — est déjà en partie dans le texte. Ce n’est pas seulement une menace des frugaux ; c’est aussi le choix implicite de la Commission, qui regroupe ces fonds dans des plans nationaux et régionaux plus flexibles.
Quand les contributions nationales coincent, Bruxelles propose des ressources propres — taxes ou prélèvements européens — pour desserrer la contrainte politique. Cela ne crée pas de richesse ; cela déplace le prélèvement. Si l’économie européenne décroche déjà en productivité face aux États-Unis et à la Chine, ajouter une couche fiscale commune sans réduire les dépenses existantes ne règle pas le problème de base.
Le vrai choix, peu élégant, est donc celui-ci : soit les États acceptent de payer plus pour un budget qui empile les priorités, soit ils hiérarchisent et coupent vraiment — y compris dans des politiques de traité —, soit ils empruntent encore et repoussent l’addition. Von der Leyen choisit la première option et prévient contre la deuxième. Les contributeurs nets commencent à choisir la deuxième. Rien dans les chiffres actuels ne permet de faire les trois en même temps.