Un nouveau paradigme, celui du « consensus des ignares » a été imposé, il est incompatible avec l’humanisme, la démocratie et les progrès de la science

I Un changement de paradigme dans la manière d’aborder les sujets, s’est imposé et les plus de 30 ans se rappelleront l’ancienne méthode quasi universelle de réflexion en trois temps (très inspirée de la dialectique hégélienne) :

  1. De quoi parle-t-on ? (définition, clarification du concept, du problème, du cadre)
  2. Thèse (position principale) + reconnaissance qu’il peut y avoir une approche contradictoire (antithèse)
  3. Quelle synthèse en tirer ? (dépassement, intégration, conclusion supérieure)

C’était le mode de pensée dominant : poser une idée, la confronter à son contraire, et chercher une résolution plus élevée

Un « nouveau paradigme » qui s’est imposé ces dernières années, surtout dans les institutions, les médias mainstream et une partie du monde académique.Le paradigme actuel simplifié (version cynique) :

  1. Voilà le Consensus
    On déclare qu’il existe un consensus scientifique/politique/moral sur un sujet (souvent après un effet de renforcement mutuel entre experts, médias et autorités).
  2. Le reste est complotisme
    Toute remise en question, même factuelle ou nuancée, est immédiatement placée dans la case « complotisme », « désinformation », « extrémisme » ou « pensée conspirationniste ». On ne réfute plus avec des arguments : on disqualifie la personne ou le questionnement.
  3. Donc il faut interdire / censurer / sanctionner
    La conclusion logique devient la restriction de la parole, la déplatformisation, les lois contre la « haine » ou la « désinformation », le fact-checking orienté, voire la censure étatique ou corporatiste.

L’ancienne dialectique (thèse → antithèse → synthèse) supposait au moins qu’on affronte l’objection.
Le nouveau paradigme évite l’affrontement en amont : il redéfinit le cadre acceptable du débat avant même qu’il commence.Pourquoi ce schéma est puissant (et dangereux)

  • Il est très efficace pour maintenir la cohésion d’un groupe ou d’un récit dominant à court terme.
  • Il exploite la peur sociale (personne ne veut être traité de complotiste).
  • Il inverse la charge de la preuve : ce n’est plus à celui qui affirme de prouver, mais à celui qui doute de se justifier.
  • Il permet de transformer des désaccords scientifiques ou politiques normaux en problèmes de sécurité publique.

Exemples récents (2020-2026)

  • Covid et origines du virus → lab leak = complotisme (avant de devenir plausible).
  • Efficacité et effets secondaires de certains vaccins → questionnement = anti-science.
  • Changement climatique → toute critique des modèles, des solutions ou des timelines = climato-sceptique / négationniste.
  • Questions de genre, immigration, sécurité, économie → beaucoup de positions deviennent hors cadre.
  • IA, énergie, finance… mêmes mécanismes.

Le consensus existe parfois réellement (ex. : la Terre est ronde).
Mais beaucoup de « consensus » récents sont fabriqués ou prématurés : mélange de données partielles, incitations financières/institutionnelles, peur de la dissidence, et effet de bulle informationnelle.

Un vrai paradigme de connaissance devrait plutôt ressembler à :

  1. Voilà ce que disent la majorité des données actuelles .
  2. Voici les anomalies, les incertitudes, les hypothèses alternatives sérieuses (même minoritaires).
  3. On maintient le débat ouvert, on teste, on actualise. On n’interdit que l’appel direct à la violence.

II Comment ce paradigme s’est-il installé si rapidement ?Plusieurs mécanismes se sont renforcés mutuellement :

  • Fabrication du consensus (Manufacturing Consent) : Les institutions (scientifiques, médiatiques, politiques) produisent un récit dominant via des filtres structurels : concentration des médias, dépendance à la publicité/financement, sourcing officiel, et « flak » (pressions contre les dissidents).
  • Ce n’est pas toujours un complot centralisé, mais un alignement d’incitatifs (carrières, subventions, statut social). Exemples : le rejet initial du « lab leak » comme complotisme (alors que des mails internes montraient des doutes chez les experts), ou certains débats sur le climat/genre où le consensus est présenté comme plus solide qu’il ne l’est réellement. thenewatlantis.com
  • Accélération par les réseaux sociaux et la polarisation : Avant 2010, le débat était plus lent et local. Avec Twitter/Facebook, les idées se propagent vite, mais les algorithmes récompensent l’outrage et la cohésion de groupe.
  • Les élites institutionnelles (gouvernements, Big Tech, universités) ont répondu par une modération centralisée et le deplatforming, surtout post-2016/2020. Cela crée un effet de bulle : ce qui est visible = consensus, ce qui est caché = marginal/complotiste.
  • Peur et urgence : Crises (Covid, climat, élections) justifient des mesures exceptionnelles. On passe de « débat normal » à « menace pour la démocratie/santé publique », légitimant la censure.

Mécanismes psychologiques

  • Stigmatisation et besoin d’appartenance : L’étiquette « complotiste » active une peur sociale profonde. Personne ne veut être exclu du groupe dominant. Cela pousse à l’auto-censure. L’identité fusionnée (quand une croyance fait partie de soi) amplifie la censure des vues opposées. pmc.ncbi.nlm.nih.gov
  • Biais de prototype : Le cerveau associe « théorie du complot » à des exemples absurdes (reptiliens), puis applique le label à des doutes légitimes, ce qui les discrédite automatiquement.
  • Inversion de la charge de la preuve : Le dissident doit prouver qu’il n’est pas fou, plutôt que le consensus de prouver sa solidité face aux anomalies.

Ironiquement, le label « complotisme » ne réduit pas toujours les croyances et peut même les renforcer chez certains (effet boomerang ou sentiment d’être « éveillé »).

onlinelibrary.wiley.com

Mécanismes sociologiques

  • Capture institutionnelle : Universités, revues scientifiques, agences (OMS, IPCC, etc.) récompensent la conformité et punissent la déviance (carrières, financements). Les États et plateformes agissent en tandem pour « protéger » contre la désinformation.
  • Déplacement vers les extrêmes : La censure sur les plateformes mainstream pousse les gens vers des espaces alternatifs plus radicaux, ce qui renforce le cycle (« tu vois, ils se radicalisent ! »).

appliquons la grille du nouveau paradigme au sujet du genre.

1. Voilà le Consensus (tel qu’il a été promu ~2014-2024 dans de nombreuses institutions)

  • Le sexe biologique est « assigné à la naissance » et n’est qu’un détail mineur.
  • Le genre est un spectre fluide, indépendant du sexe ; l’identité de genre est innée, immuable et primordiale.
  • La seule approche éthique est l’affirmation immédiate (sociale, médicale : bloqueurs de puberté, hormones, chirurgies).
  • Douter de cela, surtout pour les mineurs, est dangereux et discriminatoire.
  • Les taux de regret sont extrêmement bas ; les transitions sauvent des vies (réduction du suicide).

Ce consensus a été relayé par de grandes organisations médicales (certaines branches de l’APA, WPATH, certaines revues), médias, écoles et entreprises.

2. Le reste est « complotisme » / transphobie / TERF / haineToute question ou donnée contraire est souvent disqualifiée sans débat :

  • Mentionner les différences sexuelles biologiques évidentes (sport, espaces mixtes, médecine) → « essentialisme biologique ».
  • Parler de la hausse massive des cas d’adolescentes (natal females) avec dysphorie d’apparition rapide (ROGD) → « théorie du complot social ».
  • Citer la Cass Review (UK, 2024) qui conclut à une base de preuves très faible pour les bloqueurs de puberté et les traitements hormonaux chez les mineurs → attaquée comme biaisée.
  • Rappeler les taux historiques élevés de désistance (60-90 % des enfants dysphoriques avant la puberté qui cessent spontanément) → minimisé ou nié.
  • Souligner les risques (ossification, fertilité, santé mentale à long terme, détransition) → « peur-mongering ».

Les mécanismes : étiquetage rapide, campagnes de signalement, annulation professionnelle, etc

.3. Donc il faut interdire / censurer / sanctionner

  • Lois contre la « thérapie de conversion » qui incluent parfois la thérapie exploratoire neutre.
  • Déplatforming de chercheurs, médecins, féministes (ex. : Kathleen Stock, Maya Forstater, etc.).
  • Pressions sur les plateformes, écoles, entreprises pour imposer les pronoms et l’auto-ID.
  • Accusations de « violence » pour des propos factuels sur le sexe binaire.
  • Dans certains pays/contextes : interdiction de discuter publiquement des limites biologiques.

appliquons la grille du nouveau paradigme au changement climatique.

1. Voilà le Consensus (tel qu’il a été promu dans les institutions, médias et politiques ~2015-2025)

  • Le réchauffement est sans équivoque, principalement causé par les activités humaines (CO₂ et autres GES).
  • La sensibilité climatique à l’équilibre (ECS) est autour de 3°C pour un doublement du CO₂ (plage très probable 2-5°C selon l’IPCC AR6).
  • Les impacts seront largement négatifs et s’aggraveront rapidement (extrêmes météo, montée des eaux, perte de biodiversité).
  • Il faut une action urgente : réduction drastique des émissions (net-zéro vers 2050), transition énergétique massive, et parfois des mesures contraignantes (taxes carbone, interdictions, subventions).
  • Le débat scientifique est clos sur les points fondamentaux ; le reste relève de la communication ou de la politique.

Ce consensus est porté par l’IPCC, la plupart des académies scientifiques, ONU, UE, et une grande partie des gouvernements occidentaux.

2. Le reste est « complotisme » / climato-scepticisme / négationnisme / pétrole-sponsoredToute nuance ou question est souvent disqualifiée :

  • Questionner la fiabilité des modèles à long terme, les incertitudes sur les feedbacks (nuages, vapeur d’eau, etc.) ou le rythme exact du réchauffement → « denial ».
  • Souligner que le réchauffement observé est réel mais modéré dans certaines mesures (ex. satellites UAH ~0.16°C/décennie depuis 1979) et que les modèles ont parfois surchauffé → attaqué comme cherry-picking.
  • Discuter des bénéfices du CO₂ (verdissement de la planète) ou des avantages d’une adaptation intelligente par rapport à une mitigation exclusive et coûteuse → minimisé.
  • Critiquer les scénarios extrêmes (RCP8.5 souvent utilisé comme « business as usual » alors qu’il est très pessimiste) ou les prévisions alarmistes non réalisées (ex. disparition rapide de la banquise arctique) → « cherry-picking » ou « mauvaise foi ».
  • Demander une analyse coût-bénéfice rigoureuse des politiques (impact sur les pauvres, pays en développement, fiabilité des énergies intermittentes) → accusé d’être « anti-science » ou au service des fossiles.

Le label « climato-sceptique » regroupe souvent dans le même sac ceux qui nient tout et ceux qui contestent le rôle du CO2, l’urgence, les solutions imposées ou les projections les plus catastrophistes.

3. Donc il faut interdire / censurer / sanctionner

  • Déplatforming ou marginalisation de scientifiques ou voix dissidentes (ex. critiques des modèles, défenseurs du nucléaire comme solution principale, ou économistes comme Bjorn Lomborg).
  • Pressions sur les médias et plateformes pour lutter contre la « désinformation climatique ».
  • Politiques qui découragent le débat public (éducation scolaire présentant le sujet comme réglé, lois sur le « climato-scepticisme » dans certains contextes).
  • Accusations de « violence » ou de mise en danger de l’humanité pour des positions nuancées.
  • Dans certains pays/institutions : exclusion des financements, carrières impactées.

appliquons maintenant la grille du nouveau paradigme au débat politique en général (surtout dans les démocraties occidentales, France, Europe, États-Unis, 2015-2026).

1. Voilà le Consensus (tel qu’il a été promu par les élites institutionnelles, médias mainstream et grandes organisations)

  • La démocratie libérale progressiste est la seule forme légitime et « adulte » de politique.
  • Les valeurs centrales sont : ouverture, diversité, inclusion, lutte contre les discriminations systémiques, transition écologique, droits des minorités, régulation accrue de l’économie et de la parole.
  • Le populisme, le souverainisme et la droite nationale sont des menaces pour la démocratie.
  • Les frontières ouvertes (ou très contrôlées mollement), la globalisation heureuse et l’immigration comme richesse nette sont des évidences.
  • Toute critique forte de ces points relève d’un « retour en arrière » ou d’une régression autoritaire.
  • Le clivage essentiel est progressistes (le camp du Bien) vs réactionnaires.

Ce cadre a dominé les grands médias, une partie de l’administration, les universités, Bruxelles, et de nombreuses grandes entreprises pendant plus d’une décennie

.2. Le reste est « complotisme », extrême droite, populisme, racisme, etc.Toute remise en question sérieuse est souvent disqualifiée moralement plutôt que réfutée :

  • Critiquer les effets réels de l’immigration de masse (coûts sociaux, tensions culturelles, insécurité dans certains quartiers) → « xénophobie » ou « racisme ».
  • Souligner l’échec relatif de l’intégration dans plusieurs pays européens ou la montée de l’islamisme → « islamophobie » ou « théorie du grand remplacement » (même quand on parle de faits démographiques).
  • Questionner l’efficacité économique et sociale de certaines politiques woke (genre, diversité obligatoire, quotas) → « conservatisme » ou « backlash ».
  • Demander plus de contrôle des frontières ou une pause migratoire → « extrême droite ».
  • Critiquer la gouvernance supranationale (UE, OMS, etc.) ou la financiarisation excessive → « complotisme » ou « nationalisme populiste ».
  • Pointer les biais médiatiques ou la capture des institutions par une nouvelle classe dirigeante → « théorie du complot ».

Le label « extrême droite » a été élargi de façon spectaculaire : des positions autrefois centristes ou sociales-démocrates classiques (contrôle de l’immigration, priorité aux nationaux, critique de l’ultralibéralisme) sont maintenant placées à l’extrême

.3. Donc il faut interdire / censurer / sanctionner

  • Lois sur la « haine », la « désinformation », le « complotisme » (ex. loi Avia en France, Digital Services Act en Europe).
  • Déplatforming massif sur les réseaux (Twitter avant Musk, Facebook, YouTube).
  • Pressions judiciaires, médiatiques ou professionnelles contre des élus, intellectuels ou citoyens (Zemmour, Bardella, Trump, etc. traités comme menaces existentielles).
  • « Cordons sanitaires » politiques pour exclure certains partis du jeu démocratique normal.
  • Dans les institutions : exclusion des financements, annulations de conférences, pressions sur les employeurs.
  • Rhétorique du « pas de débat avec le fascisme » qui justifie le refus du dialogue.

Un vrai débat politique sain devrait :

  1. Reconnaître les réalités empiriques : immigration incontrôlée + différences culturelles importantes = tensions fortes (sécurité, cohésion sociale, État-providence). Le multiculturalisme n’est pas toujours un succès.
  2. Accepter la légitimité des clivages : Nation/souveraineté vs supranational, mérite vs équité, liberté d’expression vs protection des minorités, croissance vs décroissance, etc. Ce ne sont pas des questions morales absolues mais des arbitrages.
  3. Refuser la moralisation excessive : Un électeur qui vote RN, AfD ou Trump n’est pas forcément « raciste » ou « fasciste ». Beaucoup expriment une angoisse légitime face à la désindustrialisation, l’insécurité, la perte de repères et l’arrogance des élites. Et si leurs solutions étaient les bonnes?
  4. Exiger des évaluations honnêtes : Quels sont les vrais résultats des politiques menées depuis 30 ans sur le pouvoir d’achat, la sécurité, l’intégration, la dette, l’énergie ?
  5. Restaurer le pluralisme : Le débat doit porter sur les faits et les conséquences, pas seulement sur les intentions morales.

Diagnostic : Le nouveau paradigme a transformé le débat politique en guerre morale plutôt qu’en arbitrage rationnel des intérêts et des valeurs. Cela a creusé la polarisation, affaibli la confiance dans les institutions et rendu plus difficile la résolution des problèmes concrets (dette, énergie, intégration, compétitivité). La modernité classique (démocratie libérale + débat ouvert + primauté des faits) est malmenée par ceux qui prétendent la défendre

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About pgibertie

Agrégé d'histoire, Professeur de Chaire Supérieure en économie et en géopolitique, intervenant àBordeaux III et comme formateur à l'agrégation d'économie à Rennes Aujourd'hui retraité
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2 Responses to Un nouveau paradigme, celui du « consensus des ignares » a été imposé, il est incompatible avec l’humanisme, la démocratie et les progrès de la science

  1. Avatar de lepiaf18 lepiaf18 dit :

    Normal, quand on est « ignare » et qu’on s’assemble ou se rassemble à plusieurs, on ne peut d’être d’accord avec soi-même… puisque personne ne peut vous pousser à dépasser votre ignardise (ignorance pour les ignards !)…

    Ah oui, je tourne en rond là, à essayer de cultiver des incultes, parfois…

    Enfin, heureusement, ici, il y a quelques gens pas forcément tous savants, mais qui réfléchissent… sans imposer.

    Petit proverbe simple: « de la discussion, naît (ou jaillit) la solution » ou autrement dit; « on réfléchit mieux à plusieurs que tout seul »… A méditer… !
    A condition bien sûr de cultiver autre chose que…l’entre-soi, ce qui devient monnaie peu courante en ce moment !

    Tatal, et ton 1er meeting de « campagne » (à Paris; Parc des Expos, 15è Arr.) avec plein de chaises vides, je compatis… T’es pourtant pas ignare, toi; mais bon, le slogan de ta campagne avec les mots « force d’agir », « l’espoir », « l’avenir » et « l’optimisme », ça sonne pas un peu creux tout ça, vide de sens en quelque sorte ?

    Bon après, quand on constate la chute du niveau dans les filières scientifiques en particulier et indépendamment de l’érosion des savoirs de base; peut-on s’étonner ?

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