En ce temps là ni CO2, ni escrologistes, pourtant des sauterelles et 45° à Paris, c ‘était en 1719 et il y eut 700 000 morts

Dans des sociétés de subsistance comme celles de nos pays jusqu?à la fin du xviiie siècle, les réchauffements et/ou les refroidissements, les excès ou déficits pluviométriques ont des effets directs sur les récoltes (en particulier le froment), les vendanges, l?état du bétail, la présence (ou non) de la dysenterie. De surcroît, les tendances lourdes ? du XIIe au XVIIIe siècle s?observe ainsi un « petit âge glaciaire », donc de refroidissement ? connaissent elles-mêmes des cycles et des variantes de plus faible amplitude. La taille changeante de certains glaciers au cours des âges comme les informations données par les anneaux des arbres ou les témoignages humains nous montrent bien que le climat ne fonctionne pas comme une horloge : telle année à hiver rigoureux connaît un été caniculaire, telle autre subit une pluviosité catastrophique des mois durant et en toutes saisons ; plusieurs mois de gel ne donnent pas forcément des moissons calamiteuses, il arrive qu?un été sec et brûlant ? on en a repéré plusieurs dizaines depuis le XIIIe siècle ? fasse moins de dégâts qu?une humidité prolongée.

Reliés à l?histoire générale avec ses soubresauts divers (géopolitiques, politiques, guerriers) et ses évolutions techniques, les événements climatiques apparaissent comme le « donné de base » par excellence de l?Histoire, comme la trame même de l?étoffe sur laquelle l?humanité inscrit sa destinée, certes autonome.

Plus encore qu’aujourd’hui, les Français ne parlaient que de cela : le climat était le sujet principal de conversation. Les marchés, par exemple, étaient suspendus aux nouvelles. On trouve aussi des théories, assez tôt, non pas sur les prévisions, impossibles, mais sur les tendances. Les fontes de glaciers ou les séries étaient interprétées : Mme de Sévigné évoque le fait que «le procédé du soleil et des saisons a changé» pour expliquer une série d’étés caniculaires successifs. Les curés jouaient aussi un rôle spécifique, ils étaient les baromètres de l’époque, prédisant plus ou moins le climat à venir.

L’été 1719 est aussi marqué par une invasion de sauterelles d’Afrique du Nord jusqu’au Languedoc qui ravagent les cultures. La Seine atteint un niveau bas historique : un tout petit peu plus de 26m au-dessus du niveau de la mer.

Voici des extraits précis tirés de sources historiques et chroniques sur les étés 1718-1719. Ces textes proviennent principalement de compilations du XIXe siècle basées sur des observations météorologiques (La Hire, Cassini) et des registres contemporains.Observations météorologiques à Paris (thermomètre de Philippe de La Hire)

« Les deux années de 1718 et 1719 eurent l’une et l’autre des chaleurs sèches, violentes, longues et soutenues. À Paris, le 7 août 1718, le thermomètre de Lahire, malgré son exposition défavorable, indiqua néanmoins vers trois heures de l’après-midi 35° ou 36° : il s’éleva aux mêmes chiffres le 11, le 21 et le 23. »

« Un hiver très doux succéda à ces chaleurs. La plupart des arbres se couvrirent de fleurs dès le mois de février et de mars 1719. Les fortes chaleurs reparurent avec le mois de juin. Plus intenses que celles de l’année précédente, elles durèrent aussi beaucoup plus longtemps. À Paris, le thermomètre de Lahire indiqua au maximum une température de 37° ; en outre, la table de Cassini attribue à cet été quarante-deux jours d’une température de 31° ; enfin, les chaleurs ont persévéré trois mois et demi, depuis le mois de juin jusqu’à la moitié du mois de septembre. »

(D’après « Des changements dans le climat de la France », 1845, compilé sur les observations de l’Observatoire et Cassini.)L’extrême abaissement des eaux de la Seine au pont de la Tournelle en 1719 servit de zéro pour l’échelle des crues/basses eaux du fleuve.Témoignage du Père Feuillée (Marseille, via Maraldi)

« Le père Feuillée, cité par Maraldi, écrivait en même temps de Marseille que des chaleurs insolites y avaient fait refleurir les arbres au mois d’octobre, et qu’ils s’étaient plus tard chargés de nouveaux fruits. […] Le père Feuillée ajoute qu’il a cueilli, le 18 décembre, des cerises et des pommes complètement mûres. »

Extrait d’un registre paroissial de la Sarthe (1719)

« La sécheresse a été si grande et de si longue durée pendant l’année 1719 qu’il y a longtemps qu’on n’en a vû une pareille dans l’Europe ; elle a produit la stérilité des fruits de la terre dans plusieurs provinces et états de l’Europe : les chaleurs extraordinaires ont causé aussi de fréquentes maladies entr’autres des flux de sang, ou dissenteryes, des fièvres pourprensives, petites véroles, apoplexies, qui ont fait mourrir une infinité de gens tant dans les villes que la campagne. »

Autres témoignages contemporains rapportés

  • Invasion de sauterelles en 1719 : Des nuées venues d’Afrique du Nord atteignent le Languedoc et ravagent les cultures jusqu’en Normandie (mentionné par plusieurs chroniqueurs et repris par Emmanuel Le Roy Ladurie). Cela contribua au sentiment d’un « climat saharien » en Île-de-France.
  • Fermeture des théâtres à Paris par ordre de police en raison des températures excessives (1718).
  • Arbres fruitiers qui fleurissent une seconde fois dans les jardins arrosés de la banlieue parisienne.

Contexte démographique (Emmanuel Le Roy Ladurie)

L’historien cite environ 700 000 morts sur les deux années (dont ~450 000 pour 1719 seule), principalement dus à la dysenterie (« flux de sang ») liée à l’eau contaminée par la sécheresse, avec une mortalité très forte chez les nourrissons et jeunes enfants.Ces extraits proviennent de compilations fiables du XIXe siècle s’appuyant sur les journaux météorologiques de l’Académie des Sciences et registres paroissiaux. Les sources primaires (journaux de La Hire, correspondances, registres) sont conservées à l’Observatoire de Paris ou aux Archives nationales/départementales.

Mais la pluie est l’ennemi numéro 1, davantage que la chaleur : l’été pourri est plus redouté que l’été trop chaud. En revanche, la mortalité grimpe lors des étés trop chauds à cause de la dysenterie. Le niveau des fleuves et des cours d’eau baisse, l’eau puisée pour vivre et boire est plus vaseuse, infectée, polluée, et la mortalité est spectaculaire. 500 000 morts lors de l’été 1636 ou de l’été 1705, 700 000 lors des étés caniculaires de 1718-1719, avec même l’apparition de nuées de sauterelles et une forme de climat saharien sur l’Ile-de-France. Ces morts, ce sont surtout les bébés et les petits de l’année. Il y a, régulièrement, des générations décimées en France par la chaleur. Actuellement, les principales victimes, dans une proportion moindre, ce sont les vieux. L’autre conjoncture catastrophique était ce que l’on peut appeler le «modèle profiterole», c’est-à-dire une accumulation rapprochée de catastrophes climatiques. C’est le cas du contexte prérévolutionnaire : en 1787-1789 se succèdent de fortes pluies à l’automne, la grêle au printemps 1788 et un été suivant caniculaire. Ce fut explosif : échaudage, disette, cherté du grain. C’est à partir de ce moment que la chaleur a mis les gens dans la rue, et n’a plus été acceptée comme une simple fatalité.

  • Exposition défavorable : L’instrument était dans une tour ouverte, ce qui pouvait sous-estimer les pics de chaleur.
  • Comparaisons ultérieures : Delisle (1749) et d’autres ont comparé cet instrument avec des thermomètres Réaumur. Ces comparaisons ont servi à recalibrer les archives pour le Grand Hiver 1709 par exemple.
  • Philippe de La Hire meurt en avril 1718 ; son fils continue les observations peu de temps.

Ce thermomètre fait partie des tout premiers réseaux d’observations systématiques en Europe. Il n’était pas parfait (échelle arbitraire, alcool moins précis que le mercure plus tard), mais il a fourni des données précieuses sur la variabilité climatique du Petit Âge Glaciaire.


45 °C n’est pas une absurdité pour 1719 — c’est une estimation raisonnable issue de la conversion La Hire → Réaumur → Celsius, surtout pour des conditions non standard (plein soleil, urban heat island naissant). Les températures réelles à l’ombre étaient très probablement dans les hautes 30 °C à bas 40 °C, avec des pointes supérieures. C’était bel et bien une catastrophe climatique exceptionnelle pour l’époque.

Oui, voici les calculs de conversion détaillés pour le thermomètre de La Hire et l’estimation des ~45 °C en 1719.1. L’échelle du thermomètre de La Hire

  • Zéro de référence : Température des caves profondes de l’Observatoire de Paris (température stable et fraîche, autour de 10-12 °C modernes selon les estimations).
  • Le thermomètre utilisait de l’esprit-de-vin coloré (alcool) dans un tube très long (1,3 m).
  • Les lectures se faisaient en « degrés » ou « parties » à partir de ce zéro cave.
    → Les valeurs élevées (35-37°) correspondent donc à un fort échauffement par rapport à cette base fraîche.

Avancé

Les observations directes (1718-1719) :

  • Maximum relevé : 37° (1719)
  • Plusieurs jours à 35-36° (1718 et 1719)

2. Conversion vers l’échelle RéaumurLes compilateurs du XIXe siècle (notamment liés à Cassini et aux travaux de l’Observatoire) ont recalibré les anciennes observations de La Hire en les alignant sur l’échelle Réaumur (définie en 1730-1731 : 0 °R = glace fondante, 80 °R = eau bouillante).Formule de conversion Réaumur → Celsius (exacte) :
°C = °R × 1,25
(ou °C = °R × 5/4)Calculs clés :

  • 36 °Réaumur = 36 × 1,25 = 45 °C exactement
  • 37 °Réaumur = 37 × 1,25 = 46,25 °C
  • 35 °Réaumur = 35 × 1,25 = 43,75 °C

C’est ainsi que naît la valeur populaire de 45 °C pour l’été 1719 : elle correspond à la conversion de ~36° sur l’échelle recalibrée.3. Incertitudes et réalisme

  • L’instrument n’était pas étalonné en points fixes universels (glace/ébullition) à l’époque de La Hire → les conversions reposent sur des comparaisons postérieures (Delisle en 1749, Réaumur en 1732/1754).
  • Exposition : Tour ouverte mais à l’ombre → les lectures sous-estiment probablement les vrais maxima à l’ombre en plein air.
  • Températures réelles estimées aujourd’hui :
    • À l’ombre (standard moderne) : probablement 38-42 °C en moyenne des pics, avec des pointes locales ou en plein soleil facilement supérieures à 45 °C (surfaces sombres, absence d’arbres, urban heat).
    • La sécheresse extrême et les vents chauds (sentiment « saharien ») amplifiaient fortement la sensation de chaleur.

45 °C n’est donc pas une mesure directe, mais une estimation raisonnable et historiquement acceptée via la conversion La Hire → Réaumur → Celsius. Elle reste cohérente avec les témoignages de catastrophe (rivières à sec, dysenterie massive, théâtres fermés, etc.).

4. Comparaison rapide avec les canicules modernes (Paris)

AnnéePic officiel (à l’ombre)Contexte
1719~38-45 °C (estimé)42 jours >31 °C, 3,5 mois chauds
200339,5 °C (Paris)15 jours extrêmes
2022~40-42 °C (pics)Vagues de chaleur successives

1719 était plus long et plus sec que 2003, même si les instruments ne permettent pas une comparaison degré par degré parfaite.

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About pgibertie

Agrégé d'histoire, Professeur de Chaire Supérieure en économie et en géopolitique, intervenant àBordeaux III et comme formateur à l'agrégation d'économie à Rennes Aujourd'hui retraité
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2 Responses to En ce temps là ni CO2, ni escrologistes, pourtant des sauterelles et 45° à Paris, c ‘était en 1719 et il y eut 700 000 morts

  1. Avatar de lepiaf18 lepiaf18 dit :

    Ben oui, nos escrologistes d’ailleurs SAVENT sans doute tout ça; MAIS ils refusent obstinément de prendre en compte les phénomènes avant 1947, puisque du coup ça foutrait par terre tous leurs discours…

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  2. Avatar de lautre lautre dit :

    Malgré sa double isolation, hier à la fraîche, je suis sorti de mon caveau. Il y faisait vraiment trop chaud et puis j’avais envie de me promener dans Paris.

    J’y ai vu un nombre indicible de sauterelles ! Pour la plupart court-vêtues ; des shorts « moustache », des minijupes descendant jusqu’au nombril, des chemisiers trempés et bien trop transparents 😉.

    Des mains s’égaraient, des claques claquaient, des gens se sont plaints, la Presse s’en est emparé, le Ministère de la Décence n’est pas intervenu, la dame du catéchisme non plus.

    Mais pour le coup, malgré la température extrême, aucun homme ni femme n’a pensé à mourir. Tous se sentaient ragaillardis, réjouis, pétillants.

    L’air était rempli d’hormones.

    Ca m’a même intrigué mais je n’ai rencontré aucun escrolo pour m’en dire la raison. Ils consultaient probablement des livres de Sciences de la Terre ; ces gens ne savent pas profiter de la vie, seule la mort les intéresse…

    Bon, à la prochaine, je retourne au caveau.

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