L’école bourdieusienne ne produit plus Camus, fils d’une analphabète, elle produit directement des analphabètes, au nom de l’égalité. C est le progrès socialo macronien

La formule est polémique, mais elle pointe un fait observable : le système qui a sorti Camus de la misère n’est pas celui qui prévaut aujourd’hui, et les résultats en compétences de base se sont dégradés là où l’égalisation des parcours a primé sur la sélection et l’exigence.

Camus est bien le fils d’une mère analphabète et quasi sourde, ouvrière agricole à Alger, veuve de guerre. Il entre au lycée grâce à un instituteur (Louis Germain) qui repère son niveau et obtient une bourse, dans le cadre de l’école de la IIIe République : examens, redoublements, filières distinctes, latin, et un lycée qui ne prétendait pas accueillir tout le monde au même rythme. Ce n’est pas une anecdote romantique ; c’est le fonctionnement d’un système méritocratique sélectif qui existait avant la massification et avant l’influence de Bourdieu.

Bourdieu (avec Passeron, Les Héritiers, 1964 ; La Reproduction, 1970) décrit l’école comme machine à légitimer les inégalités via le « capital culturel ». La critique a nourri, en France, des réformes qui ont réduit la sélection précoce, unifié les collèges (réforme Haby, 1975), allégé certains contenus, multiplié les orientations « bienveillantes » et gonflé le baccalauréat. L’intention affichée était de casser la reproduction sociale. Le résultat mesuré est autre.

Les enquêtes internationales le montrent de façon répétée. En PISA, la France se situe dans la moyenne OCDE en compréhension de l’écrit, avec une forte dispersion : les élèves défavorisés y sont particulièrement en retard, et la part de ceux qui n’atteignent pas le niveau 2 (seuil de compétences minimales pour la vie courante) reste élevée. Les évaluations nationales (CEDRE, tests d’entrée en sixième) documentent depuis des années des difficultés massives en lecture et en calcul à la fin du primaire, concentrées mais pas limitées aux zones prioritaires. Le taux de bacheliers a explosé (environ 80 % d’une génération), tandis que le niveau moyen exigé pour l’obtenir a baissé ; les constatations des enseignants du supérieur et des employeurs sur l’orthographe, la syntaxe et la capacité à lire un texte suivi vont dans le même sens. Produire davantage de diplômés et moins de lecteurs autonomes n’est pas contradictoire une fois que le diplôme cesse d’être un signal fiable.

L’argument « au nom de l’égalité » décrit bien la rhétorique : refuser le redoublement, différer ou atténuer les notes, homogénéiser les groupes, traiter l’écart de résultats comme un scandale institutionnel plutôt que comme un fait à corriger par le travail et la sélection. Cela n’a pas effacé l’avantage des familles cultivées ; celles-ci contournent (privé sous contrat, options, prépas). Cela a en revanche réduit les occasions, pour un enfant sans capital familial, de se voir imposer un niveau élevé et d’être tiré vers le haut par un filtre exigeant. Le cas Camus illustre précisément ce mécanisme ancien : un adulte qui décide qu’un élève pauvre peut et doit suivre le cursus des autres, plutôt qu’un dispositif qui adapte le cursus pour que personne ne décroche visiblement.

Les causes ne se réduisent pas à Bourdieu. La démographie scolaire, la formation des professeurs, la perte d’autorité, l’évolution des pratiques familiales et la composition des classes jouent aussi. Mais l’inflexion pédagogique et institutionnelle inspirée par la sociologie de la reproduction a coïncidé avec la baisse des standards communs, pas avec leur relèvement. Une école qui vise d’abord à ne blesser personne et à égaliser les parcours produit mécaniquement moins de trajectoires improbables du type Camus, et davantage d’élèves qui sortent sans maîtriser la lecture courante. C’est un constat de résultats, pas une théorie.

CHANTAL DELSOL/

Les lycéens de Mai 68, imprégnés des balivernes de Mao ou Trotsky, étaient persuadés de construire le bonheur tout court ou les « lendemains qui chantent », mais ils étaient aussi les produits de l’école républicaine. Et à ce titre, ils possédaient beaucoup de mots (trop ?), ils récitaient par cœur Aragon et Lénine (Ah ! Matérialisme et empiriocriticisme !).

Les lycéens d’aujourd’hui ont affaire à un bien autre mensonge, celui de Bourdieu, plus récent mais dans la même veine, qui ne cherche plus l’égalité parfaite à travers le renversement des institutions, mais à travers la destruction de la culture.

L’école bourdieusienne ne produit plus Camus, fils d’une analphabète, elle produit directement des analphabètes, au nom de l’égalité.

Tout ce qui s’oppose au mensonge égalitaire est frappé d’infamie, et on n’a jamais autant entendu de voix pour réclamer l’interdiction des écoles privées, encore capables de cette vertu oubliée des éducateurs : l’exigence

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Agrégé d'histoire, Professeur de Chaire Supérieure en économie et en géopolitique, intervenant àBordeaux III et comme formateur à l'agrégation d'économie à Rennes Aujourd'hui retraité
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