
La création en avril 1947, par le général de Gaulle, du Rassemblement du peuple français (RPF) fait du gaullisme un phénomène partisan8. L’affrontement, parfois physique, entre le RPF « factieux » ou « fasciste », et le PCF « séparatiste » ou « totalitaire » semble rejouer le combat des années 1930, le RPF prenant la place des Croix-de-Feu9 et le PCF s’efforçant de susciter une coalition « antifasciste ». Mais la conjoncture est différente, l’usage du qualificatif « fasciste » plus délicat, et jamais le registre de l’antifascisme n’embraye vraiment.
C’est d’abord une affaire de conjoncture. Si, jusqu’à l’automne 1947, le PCF se considère encore comme un parti de gouvernement, apte à contracter avec d’autres formations politiques, au premier chef avec la SFIO, tout change avec le tournant consécutif à la création du Kominform où l’ennemi devient le « parti américain » dans son ensemble, dont la SFIO en « collusion » avec le RPF, est « l’aile marchante »10. Difficile dès lors, de s’allier avec celle-ci, qui entend d’ailleurs mener la lutte sur « deux fronts » contre deux partis, le PCF et le RPF considérés comme une double menace contre le régime républicain. C’est ce qui justifie sa stratégie de « Troisième Force » d’alliance avec le MRP, les radicaux et l’Union démocratique et sociale de la Résistance (UDSR) pour défendre la IVe République et l’adoption, en prévision des élections législatives de 1951, de la loi sur les apparentements pour empêcher communistes et gaullistes de détenir une majorité de blocage à l’Assemblée11. Au lendemain du scrutin, Le Populaire titre « les apparentements ont joué contre les partis totalitaires », une position qui exclut tout bloc « antifasciste » avec les communistes12.
C’est aussi une affaire de qualification. Les socialistes pratiquent, comme l’a montré Philippe Foro, un antigaullisme « vieux-républicain » qui dissocie la personne du général de Gaulle du mouvement qu’il a fondé13. Déjà, après le discours de Bayeux du 16 juin 1946, Léon Blum dénonce le risque de « pouvoir personnel », mais ajoute : « Pas un instant, je n’ai considéré le général de Gaulle comme un conspirateur du type Louis-Napoléon Bonaparte, tramant contre son pays une ténébreuse aventure14. » Après la création du RPF, cette distinction est généralement maintenue et de Gaulle lui-même est plutôt ménagé. Si le gaullisme est un avatar du boulangisme, le général, défenseur du « pouvoir personnel » n’est pas Boulanger « qui n’avait pas l’ombre d’une idée », mais il est plutôt caricaturé en Louis XIV (« l’État c’est moi »), voire comparé au dictateur polonais Pilsudski qui « instaura le régime semi-totalitaire des colonels15 ». De même, les socialistes parlent au départ, à propos de l’entourage du général, de « factieux » plutôt que de « fascistes »16. Ils rapprochent abondamment gaullisme et bonapartisme, gaullisme et boulangisme ou gaullisme et ligues des années 1930. Mais ils filent peu la comparaison gaullisme/fascisme, sauf dans quelques rares textes, comme ce discours de Guy Mollet le 29 janvier 1949 devant le conseil national de la SFIO où il se dit « convaincu que le RPF nous mène droit au fascisme17 », ou cette note interne de 1951 où le RPF est qualifié de « parti de mécontents visant à devenir un parti unique à la manière hitlérienne18 ».
Dans un autre courant de ce qu’on appelle alors la « gauche non communiste », les rédacteurs d’Esprit éprouvent la même difficulté dans le numéro spécial qu’ils consacrent, en décembre 1947, à la résurgence du danger fasciste. Si, comme l’affirme Emmanuel Mounier, « la pause des fascismes est terminée » et que le mot fascisme « en français se traduit littéralement par Rassemblement », de Gaulle ne peut être identifié à « la dialectique où il se greffe et qui l’entraîne », le fascisme étant « un problème de forces profondes »19. On peut douter qu’une telle analyse eût été appliquée à un colonel de La Rocque… De même, Jean-Marie Domenach traite très abstraitement du « mythe du rassemblement national », cherchant ses principaux exemples et références dans l’avant-guerre. François Goguel, alors au début de sa carrière de politologue, est plus précis, tout en restant prudent dans le pronostic : le « néo-gaullisme tend au fascisme » ou « porte des germes de fascisme », sans « être au sens propre un fascisme »20. Son développement futur dépend largement de la position adoptée par ses adversaires, « l’accentuation de la tactique d’agitation et de violence » communiste ne pouvant que « rendre plus lourde la fatalité fascisante qui semble aujourd’hui peser sur la France ». Seul l’article de Jean-William Lapierre s’inscrit pleinement dans le registre de l’antifascisme21. Si « de Gaulle n’est pas Hitler, pas plus que Franco n’était Mussolini », « le problème n’est pas là », car le RPF doit être comparé non au « fascisme-régime » mais au « fascisme à l’état naissant, celui des années 1920-1922 en Italie, 1930-1931 en Allemagne », avec lesquels il partage l’engouement des classes moyennes, la mystique du chef et un programme corporatiste d’encadrement social22. Mais l’auteur, comme les autres rédacteurs d’un numéro controversé23, peine à définir les contours d’une mobilisation surmontant l’obstacle des rapports à entretenir avec les communistes.
Seuls ces derniers pratiquent un « antigaullisme absolu » qui exige la « fascisation » du gaullisme24. Leur hostilité va crescendo, mobilisant des références toujours plus disqualifiantes. Dès 1946, le projet constitutionnel gaulliste est inscrit dans la lignée du bonapartisme, du révisionnisme boulangiste et même des émeutiers du 6 février. Après la fondation du RPF, les anathèmes montent d’un cran, convoquant Franco, Maurras et Pétain aux côtés du nouveau Badinguet25. Le 2 octobre 1948, André Carrel écrit dans L’Humanité, sous le titre « De Gaulle, c’est Pétain, et Pétain ce n’est pas la France », que « le général factieux commande déjà les troupes de l’ex-maréchal traître… Mais, non content d’être l’homme de la guerre, il est aussi l’homme de la réaction, l’homme du fascisme, l’homme des fier-à-bras et des SS à de Gaulle [sic]26 ». En 1951, à l’apogée de cette campagne, les communistes vont aux élections législatives de juin « contre les fascistes du RPF et leurs complices » et dénoncent « le RPF fasciste de l’apprenti dictateur de Gaulle » tandis qu’on peut lire dans un dossier des Cahiers du communisme sur « Charles le mercenaire », que de Gaulle est « une personnification parfaite de la définition du fascisme donnée par Dimitrov27 ». En 1953, les communistes présentent aux élections municipales des 26 avril et 3 mai 1953 des « listes d’union républicaine, résistante et antifasciste » et accusent dans une lettre ouverte, le président Vincent Auriol de « présider à la fascisation du régime »28. Le combat s’étend aussi à la rue, où le PCF tente d’interdire physiquement les rassemblements du RPF sur le modèle des contre-manifestations des années d’avant-guerre29. C’est le cas à Bastia, mais surtout à Grenoble, en septembre 1948, où la contre-manifestation, convoquée par le seul PCF et ses organisations satellites, provoque un vif affrontement avec le service d’ordre gaulliste, laissant un mort parmi les manifestants, Lucien Voitrin. La presse communiste, nationale et régionale se déchaîne, accusant de Gaulle d’être « le rejeton de Hitler » et comparant l’intervention des CRS à la rafle nazie après la manifestation grenobloise du 11 novembre 194330. Un point de vue proche est exprimé dans Esprit où l’on constate que « le néo-gaullisme se charge de confirmer la définition que nous en donnions à sa naissance » et l’on dénonce comme « typiquement fasciste » l’utilisation comme hommes de main de « nègres recrutés en Côte-d’Azur », « sous-prolétaires déracinés »31.
Mais le dispositif ne fonctionne pas vraiment. Il se heurte d’abord à la « mémoire vive » de la génération, alors nombreuse, de militants marquée par la Résistance, qui admettent difficilement que le nouveau « Libérateur du territoire » soit devenu « fasciste »32. Comme le reconnaît dans un moment de lucidité Marcel Cachin dans ses Carnets, le gaullisme « ce n’est ni le fascisme, ni le bonapartisme ni le boulangisme. C’est autre chose33 ». Surtout, le gaullisme lui-même ne se laisse pas confiner dans l’espace de l’extrême droite, ni même de la droite. Par-delà sa prétention au rassemblement national, il se présente aussi, dans la continuité de la Résistance, comme le champion de la liberté. Avec André Malraux qui ne renie pas son engagement pour faire libérer Dimitrov et qui clame « Nous sommes à cette tribune et n’y renions pas l’Espagne. Qu’y monte un jour un stalinien pour y défendre Trotsky ! », il se présente même comme le continuateur légitime de l’antifascisme des années 193034. Pour toutes ces raisons, l’antigaullisme ne peut s’imposer dans la durée comme un antifascisme et les tentatives du PCF de singer le Front populaire avec Pierre Cot et Pierre Meunier en lieu et place du parti radical, ne dépassent guère le stade du simulacre35.