Fessenheim, anatomie d’un scandale

Fessenheim, anatomie d’un scandale
par La rédaction

Aberration industrielle, gâchis humain, gabegie financière, sabotage de notre souveraineté… De petits arrangements politiciens en incompétence crasse, la centrale nucléaire de Fessenheim a été sacrifiée sur l’autel de l’idéologie. Six ans après sa fermeture, récit d’un scandale d’État. Par Patricia de Sagazan, envoyée spéciale. Article paru dans le N°30 du magazine Transitions & Energies.
La veille, un orage violent a balayé la plaine rhénane. La foudre s’est abattue sur un des pylônes de sortie de la centrale provoquant l’arrêt de sûreté immédiat du réacteur. Le décret de « mise à mort de Fessenheim » a fixé l’heure du décès au 29 juin 2020, à 23 h précises. À quoi bon relancer la machine ? Après tout, la colère des éléments s’est chargée de cette tâche ingrate que l’équipe de conduite, qui sera de quart ce soir-là, redoute d’exécuter. RTE a encore besoin de ses MW déversés sur le réseau. Alors les agents EDF se sont attelés à la réanimer, pour seulement quelques heures. Bientôt, le haut-parleur retentira tel le glas pour annoncer à ceux qui sont d’astreinte le début de la réduction de charge. Dans la salle de commande, l’équipe de conduite reste silencieuse, les gorges nouées et les yeux humides rivés vers l’affichage lumineux de la puissance qui décline progressivement jusqu’à son découplage définitif du réseau. « Jusqu’au bout, nous avons tenu à être exemplaire pour ne surtout pas donner du grain à moudre aux anti-nucs », nous explique Laurent, ingénieur d’exploitation au pilotage de l’arrêt ce soir-là.

« Pour nous, c’était bien plus qu’une machine, c’était quelque chose de vivant »
Cinq mois plus tôt, dans la nuit du 21 au 22 février 2020, la première tranche avait déjà subi ce sort. De cet instant reste un cliché intime, jamais diffusé dans la presse, de l’équipe de dos dans la salle de commande, les têtes basses comme recueillies devant un cercueil. Les cœurs des réacteurs ont cessé de battre. Définitivement. Un trait, comme une rature ou un encéphalogramme plat, s’affiche désormais sur le portique d’entrée de la centrale où les chiffres de production scintillaient encore fièrement quelques minutes auparavant. « C’est le silence qui se remarque le plus. Plus de bruits. Plus de vibrations. Plus de chaleur. Pour nous, c’était bien plus qu’une machine, c’était quelque chose de vivant », détaille pour nous Franck, revenu à Fessenheim en 2019 comme chef de lot, « au chevet de la centrale » pour son pré-démantèlement : « Quitte à la désosser, je préfère que ce soit fait dans le respect par ceux qui, comme moi, en prenaient soin. »

Casque vissé, bleu enfilé, ses chaussures de sécurité foulent alors une salle des machines rutilante, se souvient Franck. La doyenne des centrales avait beau atteindre 43 printemps, elle se portait comme un charme et affichait les meilleurs résultats de notre parc nucléaire en termes de performance de production et de sûreté, selon l’ASN (Agence de sûreté nucléaire). « Fessenheim a été sacrifiée sur l’autel de l’idéologie », assure-t-il. La ritournelle reviendra en boucle au gré des ex-salariés rencontrés dans la bourgade alsacienne.

« Jusqu’à preuve du contraire, la France est un pays souverain… »
Comment en est-on arrivé à une telle aberration industrielle ? À un tel gâchis humain ? À une telle gabegie financière ? Rembobinons au printemps 2011. Quelques jours viennent de s’écouler après la catastrophe nucléaire de Fukushima. François Fillon, Premier ministre, et son secrétaire d’État au commerce extérieur Pierre Lellouche, de voyage en Allemagne, déambulent au côté d’Angela Merkel entre les exposants de la foire de Hanovre. Lors de cette grand-messe industrielle, l’heure est à la profession de foi en l’avenir de l’Europe et à la glorification du « moteur » franco-allemand. La CDU de la chancelière vient d’essuyer un revers historique dans le Land de Bade-Wurtemberg, raflé par une coalition Verts-SPD, portée par l’onde sismique de Fukushima qui a ébranlé un peu plus encore une opinion allemande viscéralement anti-nucléaire depuis la catastrophe de Tchernobyl.

« Lors du dîner auquel nous étions conviés, raconte Pierre Lellouche, la chancelière glisse à François Fillon qu’elle compte, dès demain, annoncer la sortie de l’Allemagne du nucléaire. Et naturellement, ajoute-t-elle, j’attends de la France qu’elle ferme Fessenheim, trop vieille et trop proche de la frontière allemande », nous rapporte Pierre Lellouche encore estomaqué par le toupet de la chancelière qu’il renvoie dans ses bases : « Madame la chancelière, jusqu’à preuve du contraire, la France est un pays souverain. Nous ne fermerons pas Fessenheim ! » Vaine bravade.

Des décisions prises au doigt mouillé
Si pour la droite au pouvoir, il en est hors de question, la gauche, quant à elle, est prête à tout pour gravir le perron de l’Élysée et en premier lieu, à saborder notre industrie nucléaire. Lors de la présidentielle de 2012, en échange du soutien des écologistes exigeant une sortie de l’atome et le développement accéléré des énergies renouvelables, François Hollande promet de réduire la part du nucléaire dans la production électrique de 75 à 50 % à l’horizon 2025, et ainsi de fermer progressivement 24 réacteurs. À commencer par les deux de Fessenheim. Des décisions prises au doigt mouillé sans « aucune étude d’impacts préalable et d’analyse des besoins » comme l’avait reconnu Manuel Valls lors de son audition, le 21 avril 2023, par la Commission d’enquête parlementaire visant à établir les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France.

Ressortent des quatre-vingt-huit heures d’audition des responsables politiques de l’époque « un niveau de méconnaissance massif des politiques énergétiques » et « une absence de vision globale de stratégie alors même que l’énergie est au cœur de la création de notre valeur ajoutée », révèle Raphaël Schellenberger, député du Haut-Rhin et président de cette commission. L’éclairage cru qu’elle renvoie sur le processus de prises de décisions en est même confondant.

« Il fallait un totem »
Les balbutiements de Nicolas Hulot qui ne « pinait rien au sujet », les confidences de Montebourg parlant d’un accord programmatique Verts-PS conclu sur un « coin de table », la morgue de François Hollande se dédouanant de la fermeture de Fessenheim, l’ont fait tantôt sourciller, tantôt « tomber de [sa] chaise », se souvient Schellenberger. « Parfois, il a fallu se mordre les lèvres pour ne pas rire jaune », évoquant par là l’audition « lunaire » de Ségolène Royal assurant que le réchauffement climatique était sexiste, parce que dans les pays pauvres, les femmes, ne sachant pas nager pour la plupart, étaient les premières victimes lors de tsunamis… !

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Agrégé d'histoire, Professeur de Chaire Supérieure en économie et en géopolitique, intervenant àBordeaux III et comme formateur à l'agrégation d'économie à Rennes Aujourd'hui retraité
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