C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice :le jeunisme et le wokisme pourrissent la France

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 Une éducation conservatrice au sens d’Arendt enseigne le monde tel qu’il a été et tel qu’il est, y compris ses conflits, sans en faire un catéchisme. Elle protège l’enfant du monde le temps de l’y introduire, et protège le monde de la mode du moment, jeuniste ou militante. Ce qui pourrit, ce n’est pas la nouveauté des enfants. C’est l’usage qu’en font des adultes qui ne veulent plus assumer le monde et préfèrent le faire porter par ceux qui ne l’ont pas encore.

La formule renvoie à Hannah Arendt, dans La crise de l’éducation (1958, repris dans La Crise de la culture). Elle y lie chaque nouvelle génération à la natalité : le fait que des êtres neufs arrivent sans cesse dans un monde déjà ancien.

« L’enfant a besoin d’être tout particulièrement protégé et soigné pour éviter que le monde puisse le détruire. Mais ce monde a aussi besoin d’une protection qui l’empêche d’être dévasté et détruit par la vague des nouveaux venus qui déferle sur lui à chaque nouvelle génération. »

Et le développement central :

« Notre espoir réside toujours dans l’élément de nouveauté que chaque génération apporte avec elle ; mais c’est précisément parce que nous ne pouvons placer notre espoir qu’en lui que nous détruisons tout si nous essayons de canaliser cet élément nouveau pour que nous, les anciens, puissions décider de ce qu’il sera. C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice ; elle doit protéger cette nouveauté et l’introduire comme un ferment nouveau dans un monde déjà vieux qui, si révolutionnaire que puissent être ses actes, est, du point de vue de la génération suivante, suranné et proche de la ruine. »

L’idée d’Arendt est double. Chaque naissance introduit un commencement imprévisible : les hommes ne sont pas seulement nés pour mourir, mais pour inaugurer quelque chose. En même temps, ce nouveau ne peut agir que s’il hérite d’un monde commun déjà là. D’où sa thèse, souvent mal comprise : pour préserver ce qui est neuf dans l’enfant, l’éducation doit être conservatrice. Elle protège l’enfant du monde et le monde de l’enfant, au lieu de se servir de la jeunesse pour imposer le futur rêvé par les adultes.

 Pour elle, se servir de la jeunesse pour imposer le futur rêvé par les adultes, c’est annuler le seul bien que cette jeunesse apporte : le droit d’inaugurer quelque chose que les anciens n’ont pas prévu.

Dans La crise de l’éducation, elle écrit que notre espoir « réside toujours dans l’élément de nouveauté que chaque génération apporte avec elle », et que c’est précisément pour cela que « nous détruisons tout si nous essayons de canaliser cet élément nouveau pour que nous, les anciens, puissions décider de ce qu’il sera ». Préparer les nouveaux venus à un monde déjà dessiné par les adultes, c’est leur retirer « leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf ». Du point de vue de la génération suivante, même un projet adulte « révolutionnaire » est déjà vieux.

D’où le paradoxe souvent mal lu : l’éducation doit être conservatrice pour préserver ce qui est neuf. Elle a deux tâches, non une.

  • Protéger l’enfant du monde, le temps qu’il ne soit pas encore capable d’y agir.
  • Protéger le monde de la vague des nouveaux venus, en leur transmettant un monde commun déjà là, sans le refaire à leur place ni au nom d’un avenir programmé.

L’école n’est donc pas, chez Arendt, le lieu où l’on fabrique les citoyens du lendemain ni où l’on mobilise les enfants pour une cause politique. Ce lieu est la vie publique des adultes. Confondre les deux, c’est à la fois instrumentaliser les enfants et priver le monde de renouvellement réel : on leur donne un futur déjà décidé, donc on leur enlève la natalité, cette capacité de commencer qui ne s’hérite pas.

La crise actuelle de l’éducation ressemble à celle qu’elle décrivait en 1958, en plus aigu. L’autorité de l’adulte s’est effritée, la transmission du monde commun est devenue suspecte, et l’école est sommée de résoudre des conflits que la vie publique n’arrive plus à trancher : climat, identité, mémoire, inégalités, rapport au savoir. Dans ce vide, la tentation est toujours la même : instrumentaliser les nouveaux venus.

On la reconnaît à trois signes.

Le premier est le programme. On n’introduit plus l’enfant dans un monde déjà là, on le forme pour le monde que l’on souhaite. L’enseignement devient alors un moyen de « sensibiliser », de « déconstruire », de « préparer la transition ». Le contenu importe moins que l’adhésion. Arendt y verrait exactement ce qu’elle refusait : canaliser la nouveauté pour que les anciens décident de ce qu’elle sera. Un cours sur le climat, l’histoire ou la langue peut transmettre un monde ; il cesse de le faire dès qu’il vise à produire des militants du futur rêvé par les adultes.

Le deuxième est la mobilisation. Grèves scolaires, slogans repris tels quels, enfants placés en première ligne de causes qu’ils n’ont pas formulées. Le geste flatte : on dit que la jeunesse « montre la voie ». Arendt retourne le compliment. Du point de vue de la génération suivante, même le projet le plus urgent des adultes est déjà vieux. S’en servir, c’est leur retirer « leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf ». On leur donne un rôle, pas un commencement.

Le troisième est l’effacement de la différence entre enfants et adultes. L’élève est traité comme un égal politique, le professeur comme un animateur, la classe comme une petite société déjà souveraine. Arendt y voyait le cœur de la crise américaine de son temps : égaliser jeunes et vieux, c’est détruire l’autorité sans laquelle il n’y a pas d’introduction au monde. L’enfant a besoin d’être protégé du monde le temps qu’il n’y soit pas encore capable d’agir ; le monde a besoin d’être protégé de « la vague des nouveaux venus ». Les deux protections manquent quand l’école devient une arène.

Le jeunisme politique a une formule type : la jeunesse n’a pas seulement un avenir, elle a raison, et la société adulte qui la contredit a tort. Quelques déclarations en sont le modèle.

La plus nette, en France, est celle de François Mitterrand à l’Assemblée, le 8 mai 1968 :

« Si la jeunesse n’a pas toujours raison, la société qui la méconnaît et qui la frappe a toujours tort. »

La restriction (« pas toujours raison ») ne tient pas. Le verdict tombe sur les adultes. C’est le schéma complet : l’âge devient un titre moral, et contredire les jeunes une faute de la société.

Pierre Mendès France, dans son Message à la jeunesse du 22 décembre 1955, pousse le même geste jusqu’au critère de légitimité du régime :

« Penser constamment à vous, c’est la seule manière de construire toujours en fonction du futur, c’est la seule méthode pour être certain de ne jamais sacrifier l’avenir au présent, ce qui est en définitive le devoir suprême de l’homme d’État. »

« [Le régime] ne mérite d’exister, de durer que s’il est capable de construire l’avenir, […] que s’il répond aux besoins des générations qui montent. »

Et il les invite à « peser de toutes [leurs] forces sur la destinée nationale » et à « préparer de [leurs] propres mains l’avenir ». Ici la jeunesse n’est plus seulement l’objet des politiques : elle en est le juge.

Le même renversement se retrouve, plus cru, chez ceux qui ont fait de Greta Thunberg une autorité politique. Elle le formule elle-même devant les parlementaires britanniques, en avril 2019 : « Je parle au nom des générations futures. » Puis : « Puisque nos dirigeants se comportent comme des enfants, nous devrons prendre la responsabilité qu’ils auraient dû prendre depuis longtemps. » Et à l’ONU : « Les yeux de toutes les générations futures sont sur vous. Et si vous choisissez de nous décevoir, je vous le dis : nous ne vous pardonnerons jamais. » Des chefs d’État et de gouvernement ont repris ce cadre — écouter les enfants, se faire sermonner par eux, poser avec eux — sans jamais rendre le jugement aux adultes.

Saint-Just en donne la version révolutionnaire, à 26 ans : « Le bonheur est une idée neuve en Europe. » Philippe de Villiers y voit le noyau du jeunisme : le recommencement absolu, la table rase, l’idée que le neuf vaut mieux que l’hérité parce qu’il est neuf.

Ce qui réunit ces phrases, ce n’est pas l’attention portée aux jeunes. C’est le transfert d’autorité. Arendt dirait l’inverse : les nouveaux venus arrivent dans un monde déjà là, et ce n’est pas à eux de le juger avant de l’avoir reçu. La déclaration jeuniste fait exactement ce passage : elle confie aux enfants le verdict que les adultes ne veulent plus assumer.

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Agrégé d'histoire, Professeur de Chaire Supérieure en économie et en géopolitique, intervenant àBordeaux III et comme formateur à l'agrégation d'économie à Rennes Aujourd'hui retraité
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1 Response to C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice :le jeunisme et le wokisme pourrissent la France

  1. Avatar de Françoise Bianchi Françoise Bianchi dit :

    On ne pourra pas reconstruire les lycées brûlés. On n’a plus d’argent. Que ceux qui ont brûlé aillent voir ailleurs si c’est mieux…On n’a pas besoin d’eux…

    J’aime

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