
Ce vendredi 24 avril 2026, Le Figaro consacrait sa une à Kamel Daoud, avec une grande photo et un dossier sur sa condamnation à 3 ans de prison ferme (plus une lourde amende) prononcée par la justice algérienne pour son roman Houris (prix Goncourt 2024).
Dans la revue de presse de France Inter (matinale 7/11), Nora Hamadi n’a pas prononcé une seule fois le nom de Kamel Daoud ni évoqué cette une du Figaro. Elle a en revanche pris le temps de souhaiter un bon anniversaire à L’Humanité Magazine.
C’est un choix éditorial parlant.Kamel Daoud est pourtant l’un des écrivains francophones les plus importants de sa génération : ancien chroniqueur acerbe en Algérie, naturalisé français, Prix Goncourt 2024 pour un roman qui ose revisiter les traumatismes de la « décennie noire » (la guerre civile des années 1990). Sa condamnation en Algérie pour ce livre est un événement culturel et politique majeur : elle illustre la volonté du pouvoir algérien d’imposer le silence sur cette période via la fameuse « Charte pour la paix et la réconciliation nationale », qui sert souvent à étouffer toute remise en cause officielle.
Ses origines algériennes (comme celles de Nora Hamadi) rendent le silence encore plus significatif pour certains auditeurs.
Ce n’est pas la première fois que ce type de « hiérarchie de l’indignation » est pointé du doigt sur la station. Quand il s’agit de défendre la liberté d’expression d’un écrivain qui dérange à la fois le régime algérien et une certaine gauche française (parce qu’il refuse le récit lisse sur l’islamisme, l’immigration ou la mémoire coloniale), le silence ou la minimisation est fréquent.
Kamel Daoud paie cher son franc-parler : en Algérie on le condamne pour avoir « violé » la Charte en parlant des massacres islamistes ; en France, une partie du milieu intellectuel et médiatique le trouve trop « droitier », trop critique envers l’islamisme ou l’Algérie officielle. Résultat : il est souvent seul au milieu.L’anecdote de ce matin est donc révélatrice d’un malaise plus large : la liberté d’expression est-elle vraiment sacrée quand l’écrivain ne coche pas toutes les cases idéologiques attendues ?
Le roman Houris (Gallimard, 2024 – Prix Goncourt)Le livre suit Aube, une jeune coiffeuse d’Oran, seule survivante de sa famille massacrée pendant la « décennie noire » (guerre civile algérienne 1991-2002). Enfant, elle a été égorgée lors d’un attentat islamiste (inspiré de faits réels comme le massacre de Had Chekala en 1999). Elle en garde une cicatrice au cou et une quasi-mutité. Le récit, très stylisé, alterne monologue intérieur et quête de vérité : Aube retourne dans son village natal (« L’Endroit Mort ») pour comprendre et donner un sens à son traumatisme. Elle porte aussi un enfant qu’elle compare à une « houri » (les vierges promises aux martyrs dans le paradis islamiste).Daoud y dénonce surtout :La barbarie des groupes islamistes (GIA, etc.) qui ont tué des dizaines de milliers de civils.
L’amnistie générale de la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale » (2005), qui protège les auteurs d’atrocités et interdit de parler publiquement de cette période sous peine de sanctions.
La manière dont l’islamisme érotise la mort et méprise la vie des femmes réelles au profit de fantasmes paradisiaques.
Le roman n’est pas publié en Algérie et a été interdit dès sa sortie. Gallimard a toujours défendu que l’intrigue et les personnages sont fictionnels, même s’ils s’inspirent de faits historiques et de réalités observées par Daoud quand il était journaliste à Oran.La condamnation (21 avril 2026)Le tribunal d’Oran a condamné Kamel Daoud par contumace à 3 ans de prison ferme + 5 millions de dinars algériens d’amende (environ 32 000 à 50 000 € selon les cours).
Motif officiel : violation de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, qui criminalise toute évocation publique des « blessures de la tragédie nationale » lorsqu’elle « ternit l’image de l’Algérie » ou critique les institutions.C’est la première fois qu’un écrivain français (Daoud est naturalisé français) est condamné de cette façon par la justice algérienne pour un livre publié en France. Deux mandats d’arrêt internationaux avaient déjà été émis contre lui et son épouse en 2025.Daoud a réagi sobrement : « Je suis triste pour mon pays. Après dix ans de guerre, des centaines de milliers de morts, les terroristes se promènent à l’air libre… payés avec des pensions. » Il qualifie la Charte de « loi inutile et injuste » sans valeur internationale
.RéactionsEn France : Le Figaro en a fait sa une le 24 avril, avec un éditorial fort (« Kamel Daoud, écrivain de la liberté ») et des tribunes dénonçant l’ingérence algérienne dans la littérature française. La ministre de la Culture a rappelé la nécessité de défendre les artistes. Boualem Sansal (autre écrivain algérien emprisonné) a apporté son soutien total. Kamel Daoud était invité ce matin même sur France Culture, où il a déclaré : « La dictature est une fiction forcée. »
En Algérie : Le pouvoir assume. La condamnation acte la rupture définitive avec Daoud, autrefois toléré comme chroniqueur critique mais devenu « ennemi » dès qu’il a touché au tabou central : la mémoire non officielle de la décennie noire.
Controverse annexe : Une femme (Saâda Arbane) s’est reconnue dans le personnage d’Aube et a porté plainte pour violation du secret médical (via l’épouse psychiatre de Daoud). C’est ce qui a servi de point d’entrée juridique, même si le fond de la condamnation reste politique.
Cette affaire illustre parfaitement le mécanisme une instance (ici un État via sa justice) qui punit non pas un crime de sang, mais une parole qui dérange le récit officiel.
Ici, il s’agit d’empêcher que la mémoire des victimes civiles des islamistes ne soit racontée autrement que par la version d’État (qui met l’accent sur la « réconciliation » et minimise le rôle des terroristes).Kamel Daoud paie le prix de son refus de l’autocensure : il dérange à la fois le régime algérien (qui veut enterrer la décennie noire) et, parfois, une partie de l’intelligentsia française qui n’aime pas qu’on rappelle trop crûment les responsabilités de l’islamisme radical
.C’est un cas classique de liberté d’expression mise à l’épreuve : un écrivain primé en France devient criminel en Algérie pour avoir écrit sur des faits historiques. La réaction timide ou sélective de certains médias français (comme l’absence dans la revue de presse de France Inter ce matin) renforce le malaise que vous pointiez.