Histoire: quand la gauche et le centre accusaient De Gaulle de fascisme et hurlaient à la dictature à propos de Facho Chirac

Charles de Gaulle était-il un homme de droite ? C’est en tout cas ainsi que le définissent la majorité des Français. C’est aussi l’image qu’a voulu donner de lui la gauche, qui vit en lui un héritier de Bonaparte et de Boulanger, un fauteur de coup d’État, voire un fasciste… Oubliant un peu vite son progressisme social, son œuvre de décolonisation, son adhésion sans faille à la République.

Au début du chapitre « Désunion », de Gaulle consacre de longues pages à se défendre de l’accusation de dictature, au moment de l’organisation de la consultation électorale sur l’éventualité d’une nouvelle constitution, en octobre 1945. Cette insistance ne peut se comprendre que si l’on replace la rédaction de ce chapitre dans son contexte historique : ce texte est en effet achevé courant juillet 1958, après le retour de de Gaulle au pouvoir. Les réactions hostiles se multiplient dans l’opposition, et ne feront que s’amplifier en 1962 avec le projet de faire élire le président de la République au suffrage universel direct. La dimension argumentative du projet mémoriel, qui constitue un plaidoyer pro domo autant qu’une attaque du parlementarisme, est ici nettement perceptible.

François Mitterrand – Le coup d’Etat permanent (1964)

Qu’est-ce que la Ve République sinon la possession du pouvoir par un seul homme dont la moindre défaillance est guettée avec une égale attention par ses adversaires et par le clan de ses amis ? Magistrature temporaire ? Monarchie personnelle ? Consulat à vie ? pachalik ? Et qui est-il, lui, de Gaulle ? duce, führer, caudillo, conducator, guide ? A quoi bon poser ces questions ? Les spécialistes du Droit constitutionnel eux-mêmes ont perdu pied et ne se livrent que par habitude au petit jeu des définitions. J’appelle le régime gaulliste dictature parce que, tout compte fait, c’est à cela qu’il ressemble le plus, parce que c’est vers un renforcement continu du pouvoir personnel qu’inéluctablement il tend, parce qu’il ne dépend plus de lui de changer de cap. Je veux bien que cette dictature s’instaure en dépit de de Gaulle. Je veux bien, par complaisance, appeler ce dictateur d’un nom plus aimable : consul, podestat, roi sans couronne, sans chrême et sans ancêtres. Alors, elle m’apparaît plus redoutable encore. Peut-être, en effet, de Gaulle se croit-il assez fort pour échapper au processus qu’il a de son propre mouvement engagé. Peut-être pense-t-il qu’il n’y aura pas de dictature sans dictateur puisqu’il se refuse à remplir cet office. Cette conception romantique d’une société politique à la merci de l’humeur d’un seul homme n’étonnera que ceux qui oublient que de Gaulle appartient plus au XIXe siècle qu’au XXe, qu’il s’inspire davantage des prestiges du passé que des promesses de l’avenir. Ses hymnes à la jeunesse, ses élégies planificatrices ont le relent ranci des compliments de circonstance. Sa diplomatie se délecte à recomposer les données de l’Europe de Westphalie. Ses audaces sociales ne vont pas au-delà de l’Essai sur l’extinction du paupérisme. Au rebours de ses homélies « sur le progrès », les hiérarchies traditionnelles, à commencer par celle de l’argent, jouissent sous son règne d’aises que la marche accélérée du siècle leur interdisait normalement d’escompter.

Je ne doute pas que l’accusation d’aspirer à la dictature le hérisse. Sa réponse aux journalistes accourus à sa conférence de presse du Palais d’Orsay pendant la crise de mai 1958 : « Croit-on qu’à soixante-sept ans je vais commencer une carrière de dictateur », exprimait le souci sincère d’épargner au personnage historique dont il a dessiné les traits dans ses Mémoires cette fin vulgaire. On le devine désireux d’exercer sur ces concitoyens une magistrature paternelle, un consulat éclairé. A la condition préalable et nécessaire toutefois que les Français s’abandonnent à lui pour le meilleur et pour le pire, pour la paix et pour la guerre, pour les grandes espérances et pour l’orgueilleuse solitude, pour la joie et pour le malheur de vivre, pour les poussières radioactives et pour le pain quotidien. Et si les Français renâclent, on fera leur bonheur malgré eux. On rétorquera : « Mais les Français ne renâclent pas, ou du moins, pas encore. De Gaulle dictateur ? Tout au plus un père qui gourmande, qui corrige, qui châtie, non un bourreau d’enfants. Un père qui pense à tout, qui pense pour tout le monde, n’est-ce pas commode pour tout le monde même si c’est commode pour de Gaulle ? Cessez ce paradoxe et ne reprochez plus à de Gaulle d’opprimer un peuple qui l’acclame. »

A vrai dire le comportement de de Gaulle à l’égard du peuple et le comportement du peuple à l’égard de de Gaulle sont d’un intérêt secondaire. Ce n’est pas la première fois qu’un homme d’un grand éclat suscite l’amour des foules. Un passé glorieux, une bonne technique de la propagande et une police vigilante représentent trois atouts maîtres qui dans la même main, l’Histoire l’a cent fois prouvé, balaient les autres jeux. L’essentiel est de savoir que de Gaulle, le désirant ou le déplorant, pour rendre son pouvoir intouchable est contraint, quoi qu’il veuille, de le faire absolu. Non seulement par tempérament, par inclination, par goût, il évite le conseil et s’éloigne des représentants élus de la Nation, non seulement par méthode et pour maintenir son prestige hors d’atteinte, pour affûter le réflexe des masses naturellement portées à se tourner à l’heure du péril vers l’homme qui n’a dévoilé ni les ressources de sa pensée ni les ressorts de son action, il use du silence et de la solitude, mais encore il pressent que tout pouvoir qui ne lui est pas soumis se transforme fatalement en pouvoir ennemi, que toute parcelle du pouvoir qui lui échappe pourrit, comme une gangrène, le pouvoir entier, qu’il n’y a pas de no man’s land entre ses adversaires et lui, qu’une place qu’il n’occupe pas est déjà une place perdue. Et il ne peut pas en être autrement.

Il avait commencé en « facho Chirac », il a fini en père de la Nation. Ce pourrait être le résumé de l’incroyable destin de Jacques Chirac, disparu à l’âge de 86 ans le 26 septembre 2019.

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Agrégé d'histoire, Professeur de Chaire Supérieure en économie et en géopolitique, intervenant àBordeaux III et comme formateur à l'agrégation d'économie à Rennes Aujourd'hui retraité
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2 Responses to Histoire: quand la gauche et le centre accusaient De Gaulle de fascisme et hurlaient à la dictature à propos de Facho Chirac

  1. Avatar de claude pujos claude pujos dit :

    Il n’y a pas plus intolérant qu’un individu de  » gauche »…..; ________________________________

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  2. Avatar de artois76 artois76 dit :

    Et Miterrand, fût heureux de bénéficier de la 5é république, comme tout ces minables gauchistes qui ne rêvent que de dictature  » de gauche »

    Aimé par 1 personne

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