A lire : l’examen au scalpel des années covid; la vérité est devenue une variable d’ajustement au service de la manipulation comportementale

Pourquoi avons-nous accepté de signer une auto-attestation pendant la crise sanitaire de 2020 ? Comment la peur s’est-elle propagée au point de justifier un conditionnement social sans précédent ? Comment comprendre l’enchaînement des décisions prises à l’échelle individuelle et collective qui continuent à marquer nos modes de communication ?
Emmanuel Carré propose une analyse communicationnelle rigoureuse de cette période en relisant les auteurs des sciences de l’information et de la communication, de la psychologie sociale et de l’anthropologie. Une préface documentée de Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS, complète ce décryptage des processus systémiques à l’œuvre.
Avoir question à tout : une posture nécessaire pour comprendre les fondements et les enjeux de la communication et du pouvoir à l’ère numérique et pour cultiver un esprit critique plus que jamais nécessaire.

Emmanuel Carré mène depuis une trentaine d’années une double carrière d’enseignant-chercheur et de directeur d’écoles ou de programmes dans des écoles de commerce ou de communication.

Diplômé en gestion (DESCAF et DEA), il est également titulaire d’un doctorat en sciences de l’information et de la communication.

Il a publié une douzaine d’ouvrages grand public dans le domaine du management, de la communication interpersonnelle, de la créativité et de l’orientation professionnelle.

La réalité est à la fois plus banale, plus inquiétante, et s’explique par des processus sociologiques déjà bien étudiés. Elle tient dans la convergence de rationalités individuelles parfaitement ordinaires dont la résultante produit un effet systémique.

Les responsables politiques craignent par-dessus tout le reproche d’inaction et cherchent à se maintenir au pouvoir ; les experts se refusent à contredire le consensus autorisé de peur d’être marginalisés ; les médias, en plus d’être conformistes, amplifient la peur parce qu’elle fait de l’audience ; l’industrie pharmaceutique saisit une opportunité de marché historique ; les citoyens veulent se montrer « responsables » etc.


Ce type de convergence sans coordination centralisée mondiale, c’est précisément ce que le sociologue Manuel Castells décrit dans sa théorie de la société en réseaux : une architecture d’intérêts qui se renforcent mutuellement sans obéir à aucun centre de commandement.


À cela s’ajoute un phénomène distinct, et peut-être plus préoccupant sur le long terme. L’État a su tirer parti de la situation comme ce que John Kingdon appelle une policy window, une fenêtre d’opportunité politique ouverte par la conjonction d’un problème saillant, d’une solution disponible et d’un contexte favorable, qui permet de faire passer des réformes autrement impossibles.
La digitalisation de la surveillance sociale est un projet idéologique de longue date des États modernes, de leurs administrations et de leurs dirigeants. Le Covid lui a fourni sa justification : d’abord avec le passe sanitaire, présenté comme mesure d’exception temporaire ; puis, une fois l’outillage normatif rodé, avec des dispositifs comme les Zones à Faibles Émissions (ZFE), qui empruntent la même logique de contrôle numérique des déplacements.
C’est plus qu’un complot : c’est une logique animant les États qui, en vérité, n’a rien de nouveau. Au XIXe siècle, Alexis de Tocqueville observait déjà que les sociétés démocratiques favorisaient l’expansion d’un pouvoir administratif et centralisateur. Se percevant comme sachants, ses acteurs sont toujours plus désireux de contrôler la vie du citoyen dans ses moindres recoins au détriment des libertés individuelles.

Le 7 mars 2020, Emmanuel Macron va au théâtre avec son épouse avec l’objectif affiché… d’inciter les Français à sortir malgré l’épidémie de coronavirus. Cependant, à peine dix jours plus tard, le 16 mars, le président de la République annonce au 20 heures que « nous sommes en guerre » et que la France entrerait en confinement dès le lendemain. Entre-temps, le jour même était sorti la fameuse prédiction de l’Imperial College London prédisant un nombre de morts stratosphérique sans confinement.
Puis il y a eu un moment dans la crise où admettre qu’on avait pu se tromper était devenu impossible, parce que c’est l’ensemble du dispositif qui se serait écroulé, avec à la clé un désordre social et psychologique difficile à contenir.


On a donc préféré empiler les mesures, jusqu’à ce que les gens n’y comprennent plus rien. Ce qui n’est pas un bug, mais la fonction. Ce mécanisme a d’ailleurs été théorisé : le chercheur Robert Proctor appelle ça l’agnotologie : la production délibérée d’ignorance par saturation informationnelle.
Au nom de l’état de guerre, les autorités ont ainsi simplement réactivé des ressorts psychologiques documentés depuis 70 ans. L’urgence a ceci de particulier qu’elle suspend la logique. Elle crée un état mental très spécifique où le citoyen se rend parfois bien compte que l’obéissance est irrationnelle, mais obéit quand même, parce qu’il a peur.
À cette peur s’est ajoutée la normalisation de la surveillance mutuelle comme mode de régulation sociale, avec le voisin délateur. Cette tension finit par s’épuiser en soumission résignée, ce que le psychologue Martin Seligman a documenté sous le nom d’« impuissance apprise » : à force d’être confronté à des situations qu’on ne contrôle pas, on renonce à réagir, même quand on le pourrait.
Enfin, les États ont, comme je le disais, une tendance historique presque naturelle à vouloir étendre leur contrôle sur les populations qu’ils administrent. En France, si l’on replace la crise sanitaire dans le contexte de l’époque – les Gilets jaunes, la contestation sociale, les fractures qui agitaient le pays -, elle apparaît rétrospectivement comme une divine surprise pour le gouvernement : elle a tout éteint d’un coup.
L’exception sanitaire devait être temporaire : « quinze jours pour aplatir la courbe ». Sa prolongation a progressivement habitué les populations à l’idée que l’exception et l’arbitraire peuvent devenir la règle. Et c’est peut-être là le legs le plus durable de cette période : on a appris, collectivement, que l’état d’urgence transitoire pouvait devenir un mode normal de gouvernement, somme toute bien pratique pour ceux qui dirigent.


The Lancet est une référence absolue de la littérature médicale mondiale, ce qui lui confère une influence politique directe, au sens où ses publications peuvent provoquer des effets réglementaires immédiats.
L’article paraît précisément au moment où les essais cliniques commencent à livrer leurs premiers résultats encourageants sur l’hydroxychloroquine et où les autorités s’apprêtent à statuer sur la poursuite des recherches. Il a l’effet d’un détonateur. L’OMS suspend son essai clinique dans le cadre de l’étude Solidarity le 25 mai ; la France abroge l’autorisation de prescription par décret le 27, après l’avis défavorable rendu la veille par le Haut Conseil de la santé publique ; d’autres pays européens et les États-Unis font de même. Et lorsque l’étude est finalement rétractée, aucune de ces décisions n’est pour autant révisée.
La rétractation reçoit par ailleurs une couverture médiatique sans commune mesure avec celle qu’avait suscitée la publication initiale, ce qui, en termes d’impact sur l’opinion, revient peu ou prou au silence.
Cette affaire révèle aussi l’hypocrisie structurelle du système de déclaration des conflits d’intérêts. Mehra siège dans les comités consultatifs de plusieurs laboratoires, perçoit des honoraires de consultation, participe à des essais cliniques sponsorisés. Mais le simple fait de les mentionner en fin d’article suffit à « purifier » des relations qui influencent manifestement ses travaux. La transparence formelle tient lieu de garantie réelle, ce qui est une fiction commode pour tout le monde.
Ce qui frappe également, c’est l’impunité générale qui s’ensuit. Des années après la rétractation, Mehra n’a fait l’objet d’aucune sanction et conserve ses responsabilités. Richard Horton continue de diriger The Lancet après de simples « excuses ». Ce dénouement envoie un message très clair à la communauté scientifique : la falsification ne menace pas durablement les carrières, pourvu qu’elle serve les bons intérêts au bon moment…
C’est en ce sens que toute cette affaire illustre une transformation plus profonde que Jean-François Lyotard avait analysée dans La Condition postmoderne : le savoir scientifique cesse d’être un instrument de recherche de la vérité pour devenir un outil de production du consensus, un consensus autorisé, performatif, dont la fonction est moins d’établir des faits que de légitimer des décisions déjà orientées.
Le 4 mars 2020, en tout début d’épidémie, Olivier Véran affirmait que les masques étaient « inutiles » pour quiconque n’était ni malade, ni soignant, ni personne fragile. « Le port du masque, en population dans la rue, ça ne sert à rien », déclarait le ministre de la Santé. Quatre mois plus tard, en juillet 2020, le masque devenait obligatoire, y compris en plein air dans certaines villes, avec peine d’amendes en cas de non-respect de la mesure. Ceux qui pointaient l’absurdité de cette politique étaient aussitôt renvoyés au rang des irresponsables. Et pourtant, en juillet 2023, la revue Cochrane, référence en médecine fondée sur les preuves, a conclu « avec certitude modérée » que le port du masque ne fait « pas ou peu de différence ». Mais face aux implications de cette publication, Karla Soares-Weiser, rédactrice en chef de la revue, a choisi de soutenir que les conclusions avaient été « mal interprétées ». Que vous inspire toute cette séquence ?
Qu’elle illustre tout d’abord ce que l’école de Palo Alto a analysé sous le nom de double bind, cette situation dans laquelle une personne reçoit des injonctions contradictoires et se trouve systématiquement prise en défaut, quelle que soit sa réponse. L’État maintient ainsi sa légitimité en présentant ses revirements successifs non comme des erreurs, mais comme une capacité d’adaptation aux circonstances, ce qui est, en soi, une manière très habile de transformer l’incohérence en vertu.
La dissonance cognitive à l’œuvre au cours de cette période était d’ailleurs parfois d’une crudité presque comique : on achetait et portait des masques pour se protéger d’un virus, alors que les boîtes indiquaient explicitement qu’ils ne protégeaient pas des virus. Peu de gens s’en sont émus. Ce détail, en apparence anecdotique, en dit long sur l’état mental dans lequel la gestion de crise avait plongé les populations.
La réaction de la rédactrice en chef du Lancet face à l’étude Cochrane n’est donc pas surprenante. Lorsque des preuves contredisent des politiques établies, on ne remet pas en cause la politique, mais on réinterprète les preuves. On relativise, on minimise, on dénonce de mauvaises lectures. Techniques classiques. La revue Cochrane aurait dû déclencher un mea culpa public ; elle a été neutralisée par ces stratégies de réinterprétation.
Ce mécanisme, la sociologue Diane Vaughan l’a documenté sous le nom de normalisation de la déviance : le processus par lequel une institution en vient à intégrer progressivement l’écart entre ce qu’elle proclame et ce qu’elle démontre, jusqu’à ce que cet écart devienne invisible, non pas parce qu’il a disparu, mais parce qu’on apprend à ne plus le voir.
On a pris une figure scientifique de renommée internationale, le Pr Raoult, qu’on a progressivement cessé d’interroger sur ses protocoles, ses données, sa méthodologie pour lui demander ce qu’il ressentait, s’il mesurait sa popularité, s’il envisageait une carrière politique. Le scientifique disparaissait derrière un personnage de foire, exactement ce que Guy Debord décrivait dans sa théorie de la société du spectacle.
Raoult n’a pas été invisibilisé : il a été surinvesti médiatiquement, découpé en extraits spectaculaires, réduit à ses moments de colère ou à ses formules les plus abruptes. C’est précisément ce que Michel Foucault, théoricien du biopouvoir, décrivait dans l’évolution des techniques de pouvoir : non plus censurer, mais spectaculariser ; non plus réfuter, mais caricaturer ; non plus convaincre de l’erreur, mais dissuader d’écouter.
Et le résultat, c’est qu’on a créé les conditions dans lesquelles votre ami ou votre collègue pouvait vous dire : « Non, mais tu ne vas quand même pas m’dire que tu écoutes ce charlatan ? » : un homme que l’écrivaine Mona Azouf a fini par accuser publiquement d’être un « criminel ».
Et il y a un effet en retour, qui complète le piège. La diabolisation engendre chez certains une vénération symétrique, qui achève paradoxalement de discréditer le message scientifique qu’elle prétend défendre. René Girard l’avait analysé dans La Violence et le Sacré : il devient alors très facile de disqualifier l’ensemble de ses positions en les associant au fanatisme de ses supporters les plus excessifs : la vieille technique de la disqualification par association. Le débat scientifique se mue alors en conflit identitaire, l’argumentation cède la place au réflexe tribal. On ne cherche plus la vérité : on défend des personnes et des positionnements.



Pour comprendre comment cette perception s’est construite et maintenue dans une grande partie de la population, il faut s’arrêter sur quatre biais cognitifs bien documentés, que le dispositif médiatique a favorisés.
Le premier est l’effet de saillance, théorisé par Shelley Taylor et Susan Fiske : notre cerveau accorde naturellement plus d’importance à ce qui sort du lot. Un service de réanimation filmé en état de saturation capte toute l’attention ; les 95 % de lits occupés silencieusement, eux, n’ont pas existé médiatiquement.
À cela s’ajoute l’heuristique de disponibilité de Tversky et Kahneman : on juge la probabilité d’un risque à l’aune de la facilité avec laquelle on peut se le représenter. Des images de réanimation diffusées en boucle ont suffi à faire croire que tout le monde risquait d’y atterrir.
Vient ensuite l’effet de simple exposition, découvert par Robert Zajonc : la répétition quotidienne des chiffres de cas et de morts transforme une donnée statistique ponctuelle en sensation d’urgence permanente.
Enfin, le biais de négativité documenté par Roy Baumeister explique pourquoi un service qui déborde fait infiniment plus de bruit médiatique qu’un service qui fonctionne normalement.
Les TGV médicalisés du printemps 2020 sont l’illustration presque trop parfaite de cette mécanique. 200 patients transférés dans un dispositif spectaculaire : trains, hélicoptères, ambulances, commentaire en temps réel. Ce que les caméras ne montraient pas : 4000 lits de réanimation disponibles dans les cliniques privées, qui n’attendaient que d’être utilisés. La mise en scène était grossière. Le mot qui convient est manipulation.
Dans le registre des manipulations, le slogan « Tous vaccinés, tous protégés » reste aussi l’un des mensonges institutionnels les plus flagrants de toute la campagne sanitaire française. Au moment de sa diffusion, au printemps 2021, les données israéliennes, britanniques et américaines indiquaient déjà que les vaccinés pouvaient être infectés, transmettre le virus et développer des formes graves.
L’usage du quantificateur « tous » est en lui-même révélateur de l’esprit totalitaire qui régnait alors : aucune exception admise, aucune nuance tolérée. Alors même qu’on savait que le vaccin n’empêchait pas la transmission et que les jeunes sans comorbidité ne couraient aucun risque sérieux, un pass sanitaire a été imposé à tous au nom de ce mot d’ordre. Le slogan sera discrètement amendé dans les mois suivants : « tous vaccinés, moins de formes graves », puis « tous vaccinés, moins d’hospitalisations », sans qu’aucun média ne souligne cette rétractation silencieuse.
Cela révèle quelque chose d’important sur la nature du régime communicationnel à l’œuvre : l’enjeu n’est plus que les promesses soient tenues, mais que les dispositifs produisent temporairement l’adhésion comportementale nécessaire aux objectifs politiques du moment. Et pour cela, on recourt à toute une gamme de procédés rhétoriques (dramatisation, arguments d’autorité, culpabilisation, disqualification par les étiquettes « complotiste » ou « extrême droite »).
Ce à quoi nous avons assisté, c’est au fonctionnement d’une démocratie post-rationnelle : un système dans lequel les décisions collectives ne résultent plus du débat critique, mais de l’ingénierie du consentement par manipulation des affects, conduite par l’État lui-même. Dans ce système, la vérité devient une variable d’ajustement au service de l’efficacité comportementale, et non plus une exigence démocratique conditionnant la légitimité du pouvoir.

C’est un mécanisme de déni assez classique. Ce que les gens font, collectivement, c’est ce que l’historien Tony Judt appelait l’amnésie organisée : la capacité des sociétés à effacer ce qui remet en cause leur image de rationalité. Et cette amnésie n’est pas que politique, elle est d’abord psychologique : il est infiniment plus confortable de se dire que les décisions prises étaient « justifiées par les circonstances », sans plus de réflexion, que d’admettre qu’on a pu être manipulé. Personne n’aime l’idée d’avoir obéi à l’absurde : ça abîme l’image qu’on se fait de sa propre intelligence, de son sens critique. Alors on réécrit, on rationalise, on arrange les souvenirs.
À cela s’ajoute l’absence de tout grand débat public sur ce qui s’est réellement passé. Il n’y a même pas eu de commission d’enquête digne de ce nom, alors même que la crise sanitaire est terminée depuis des années. Tout a été mis sous le boisseau pour « passer à autre chose », avec pour message implicite que chacun avait fait de son mieux, qu’il y avait certes eu des erreurs, mais que l’essentiel était derrière nous. Aucune sanction, aucune responsabilité établie. La vie politique a repris son cours.
Ce n’est pas neutre. Une société qui n’a pas fait le travail de mémoire sur une période aussi structurante reste précisément disponible pour que ça recommence. Si la mécanique a fonctionné une fois, pourquoi ne pas la réemployer, au nom, cette fois, d’une urgence climatique ou sécuritaire ?

Avoir question à tout, Emmanuel Carré (éditions L’Harmattan), 19€.

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Agrégé d'histoire, Professeur de Chaire Supérieure en économie et en géopolitique, intervenant àBordeaux III et comme formateur à l'agrégation d'économie à Rennes Aujourd'hui retraité
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