
Oui, dans l’affaire du Mediator (benfluorex, commercialisé par les laboratoires Servier de 1976 à 2009), le rôle des experts est central et suit une logique très similaire à celle du sang contaminé ou des groupes HAS récents : un consensus institutionnel dominant (prolongeant l’AMM et minimisant les risques) a été maintenu grâce à un filtrage des commissions d’expertise, des conflits d’intérêts non déclarés (ou minimisés), et une marginalisation systématique des voix dissidentes/alertes précoces.
L’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (AFSSAPS, ancêtre de l’ANSM) et les commissions associées (commission d’AMM, Commission de la transparence à la HAS, Commission nationale de pharmacovigilance, etc.) ont été les arènes où ce consensus s’est forgé. Voici les mécanismes et figures clés, d’après les rapports IGAS, enquêtes parlementaires, procès (correctionnel 2021, appel 2023) et enquêtes journalistiques :Le consensus « rassurant » dominant
- Pendant plus de 30 ans, les commissions ont renouvelé l’AMM du Mediator en le qualifiant d’intérêt thérapeutique « mineur » ou « faible », mais sans jamais le retirer malgré des signaux croissants (valvulopathies cardiaques, hypertension artérielle pulmonaire dès les années 1990-2000).
- Ce consensus était soutenu par des experts qui votaient favorablement ou minimisaient les risques, souvent en invoquant « absence de preuve irréfutable » ou « bénéfice/risque acceptable » – un pattern classique pour retarder l’action.
- Servier influençait activement : lobbying, fourniture d’études biaisées, et surtout liens financiers avec des experts (consulting, honoraires, invitations non déclarés).
Experts influencés ou en conflit d’intérêts (pro-Servier ou alignés)Plusieurs figures ont été mises en examen ou condamnées pour prise illégale d’intérêts, trafic d’influence ou négligences, car elles siégeaient dans des commissions tout en étant rémunérées par Servier (souvent sans déclaration) :
- Gilles Bouvenot : Président de la Commission de la transparence (HAS) de 2003 à 2014. Expert clé pour l’évaluation du service médical rendu (SMR) du Mediator. Il a été consultant pour Servier sans le déclarer systématiquement ; accusé d’avoir influencé des avis favorables.
- Bernard Avouac : Président précédent de la Commission de la transparence (1989-1998). Liens rémunérés avec Servier ; a contribué à maintenir le médicament sur le marché.
- Jean-Pierre Reynier : Vice-président de la commission d’AMM (1994-2002), membre du conseil d’administration de l’agence européenne du médicament (EMA). Consultant pour Servier.
- Christian Jacquot : Membre de la commission d’AMM (1996-2012). Activités de consulting pour Servier non déclarées.
- Renée-Liliane Dreiser : Experte auprès de la Commission de la transparence. Liens avec Servier.
- Autres experts mis en examen : Michel Detilleux, Jean-Roger Claude, Bernard Rouveix (experts rémunérés par Servier tout en siégeant dans des commissions statuant sur leurs produits). Jacques Massol (ex-HAS et DGS), François Lhoste (ex-ministère de la Santé). Jean-Michel Alexandre (ex-président commission AMM, puis directeur évaluation à l’AFSSAPS).
Ces experts formaient un noyau dur « aligné » : leurs avis contribuaient au consensus institutionnel qui retardait le retrait (malgré 9 évaluations négatives sur l’intérêt thérapeutique). Servier les utilisait pour « légitimer » les renouvellements.Les voix dissidentes marginalisées
- Irène Frachon (pneumologue au CHU de Brest) : Lanceuse d’alerte principale dès 2007-2009. Elle a compilé des cas de valvulopathies, publié une étude (PLOS One 2010), alerté l’AFSSAPS et publié Mediator 150 mg, combien de morts ? (2010). Résultat : marginalisée, ignorée ou traitée avec mépris lors de réunions de commissions (décrites comme hostiles), pression du laboratoire (menaces juridiques). Son alerte externe (médias, justice) a forcé le retrait en novembre 2009.
- D’autres alertes précoces (années 1990-2000) : cas isolés signalés par des cardiologues ou pharmacovigilants, mais noyés dans le consensus dominant. Les commissions n’intégraient pas ces voix comme « polémiques » ou « non prouvées ».
Conséquences et pattern global
- Servier condamné pour tromperie aggravée, homicides/blessures involontaires (amende 2,7 M€ en 2021, confirmée en appel). ANSM (ex-AFSSAPS) condamnée pour négligences.
- Scandale a révélé un entre-soi : experts récurrents avec liens industriels, commissions perméables, transparence défaillante. Post-Mediator : renforcement des déclarations d’intérêts, loi Bertrand (2011), création ANSM avec plus de pouvoirs.
- Même logique que le CNTS : consensus sélectionné (experts pro-industrie ou neutres alignés), marginalisation des dissidents (qualifiés d’alarmistes), priorisation d’intérêts économiques/institutionnels sur la santé publique.
C’est un cas emblématique où le « consensus scientifique » des instances a servi de bouclier à Servier pendant des décennies, jusqu’à ce qu’une alerte externe brise le mur