il y a 20 ans, piégés par un grand bobard monté par l’Allemagne et les media nous sommes allés bombarder la Serbie… La nouvelle guerre froide en Europe pouvait commencer

Plenel_avec_Alain_Minc_et_Jean_Marie_Colombani_Campus_6_mars_2003-d070c.jpgc’était il y a 20ans , je m’insurgeais alors contre l’intervention de l’Otan contre la Serbie et en faveur  del’UCK une bande de maffieux islamistes  qui entendaient provoquer l’indépendance de la province du Kosovo

Les Serbes commettent un « génocide », « jouent au football avec des têtes coupées, dépècent des cadavres, arrachent les fœtus des femmes enceintes tuées et les font griller », prétendit le ministre de la défense allemand, le social-démocrate Rudolf Scharping, dont les propos furent repris par les médias ; ils ont tué « de 100 000 à 500 000 personnes » (TF1, 20 avril 1999), incinéré leurs victimes dans des « fourneaux, du genre de ceux utilisés à Auschwitz » 

Une à une, ces fausses informations seront taillées en pièces — mais après la fin du conflit —, notamment par l’enquête du journaliste américain Daniel Pearl (The Wall Street Journal, 31 décembre 1999). Tout comme se dégonflera l’une des plus retentissantes manipulations de la fin du XXe siècle : le plan Potkova (« fer à cheval »), un document censé prouver que les Serbes avaient programmé l’« épuration ethnique »du Kosovo. Sa diffusion par l’Allemagne, en avril 1999, servit de prétexte à l’intensification des bombardements. Loin d’être des internautes paranoïaques, les principaux désinformateurs furent les gouvernements occidentaux, l’OTAN ainsi que les organes de presse les plus respectés .

Parmi eux, Le Monde, un quotidien dont les prises de position éditoriales servent alors de référence au reste de la galaxie médiatique française. Sa rédaction, dirigée par Edwy Plenel, admet avoir « fait le choix de l’intervention   ». En première page de l’édition du 8 avril 1999, un article de Daniel Vernet annonce : « Ce plan “Fer à cheval” qui programmait la déportation des Kosovars ». Le journaliste reprend les informations dévoilées la veille par le ministre des affaires étrangères allemand, l’écologiste Joschka Fischer. Ce « plan du gouvernement de Belgrade détaillant la politique de nettoyage ethnique appliquée au Kosovo (…) porte le nom de code de plan “Fer à cheval”

Plenel une fois de plus trompait ses lecteurs. La presse française n’a jamais fait son mea culpa à l’exception du Monde Diplomatique ;

https://www.monde-diplomatique.fr/2019/04/HALIMI/59723

Deux jours plus tard, le quotidien récidive sur toute la largeur de sa « une » : « Comment [Slobodan] Milošević a préparé l’épuration ethnique ». « Le plan serbe “Potkova” programmait l’exode forcé des Kosovars dès octobre 1998. Il a continué d’être appliqué pendant les négociations de Rambouillet. » Le Monde évoque un « document d’origine militaire serbe » et reprend à nouveau les allégations des officiels allemands, au point de reproduire l’intégralité d’une note de synthèse — ce qu’on appellerait aujourd’hui les « éléments de langage » — distribuée aux journalistes par l’inspecteur général de l’armée allemande. Berlin entend alors justifier auprès d’une opinion plutôt pacifiste la première guerre menée par la Bundeswehr depuis 1945, de surcroît contre un pays occupé cinquante ans plus tôt par la Wehrmacht.

Or ce plan est un faux : il n’émane pas des autorités serbes, mais a été fabriqué à partir d’éléments compilés par les services secrets bulgares, puis transmis aux Allemands par ce pays, qui fait alors du zèle pour rentrer dans l’OTAN. Le pot aux roses sera révélé le 10 janvier 2000 par l’hebdomadaire Der Spiegel et confirmé douze ans plus tard par l’ancienne ministre des affaires étrangères bulgare. A posteriori, le document aurait dû inspirer d’autant plus de méfiance que « fer à cheval » se dit potkovica en serbe, et non potkova, ainsi que le remarqua dès le 15 avril 1999 le député allemand Gregor Gysi devant le Bundestag. En mars 2000, le général de brigade allemand Heinz Loquai exprime dans un livre ses « doutes sur l’existence d’un tel document » ; son enquête oblige M. Scharping à admettre qu’il ne dispose pas d’une copie du « plan » original. Au même moment, le porte-parole du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie qualifie les éléments du prétendu plan de « matériel peu probant » (Hamburger Abendblatt,24 mars 2000) ; et la procureure Carla Del Ponte n’y fera même pas référence dans l’acte d’accusation de Milošević en 1999 puis en 2001.

« La guerre, avait expliqué Plenel peu après le début des bombardements, c’est le défi le plus fou pour le journalisme. C’est là qu’il prouve ou non sa crédibilité, sa fiabilité   » L’investigateur n’est jamais revenu sur ce grand écart avec « l’amour des petits faits vrais » qu’il proclame dans son livre pamphlet en faveur de l’intervention de l’OTAN Le Monde évoquera à nouveau le faux, mais comme s’il l’avait toujours considéré avec prudence : « “Fer à cheval” reste un document fort controversé, dont la validité n’a jamais été prouvée » (16 février 2002). Spécialistes des Balkans, les journalistes Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin qualifient pour leur part le plan Potkova d’« archétype des fake news diffusées par les armées occidentales, repris par tous les grands journaux européens 

Dirigée sur le plan militaire par le général américain Wesley Clark (futur candidat à l’investiture démocrate en 2004) et le socialiste espagnol Javier Solana, secrétaire général de l’OTAN, la campagne fut menée sur le plan politique par la fine fleur de la « gauche occidentale ». Le président démocrate américain William Clinton pouvait compter sur le soutien des grands pays européens, tous gouvernés par des sociaux-démocrates : Anthony Blair au Royaume-Uni, Gerhard Schröder en Allemagne, Massimo D’Alema en Italie et Lionel Jospin en France.

Vingt après, l’OTAN intègre désormais la Slovénie, la Croatie et le Monténégro et entretient toujours des troupes localement. Situé non loin de la capitale Pristina, le camp Bondsteel, l’une des plus grandes bases des États-Unis en Europe, a également servi de lieu de détention et d’interrogatoire durant les conflits d’Irak et d’Afghanistan. En 1999, les Kosovars fuyaient par centaines de milliers la guerre. Au printemps 2017, ils étaient des dizaines de milliers à fuir la misère. En dépit des bienveillances occidentales, l’économie du Kosovo n’a jamais décollé. Le produit intérieur brut (PIB) par habitant reste le plus faible de la région, le chômage touche 31 % de la population (dont un jeune sur deux) et le déficit commercial atteint 38 % du PIB. Les seuls éléments dynamiques relèvent de l’économie informelle (au moins un tiers du PIB) et des transferts d’argent des émigrés travaillant en Europe occidentale .

Sur le plan géopolitique, la guerre du Kosovo a marqué l’apogée d’un monde unipolaire — sous domination américaine — issu de la fin de la guerre froide. Elle a consacré l’OTAN comme « gendarme du monde », intervenant en Afghanistan, au Darfour, en Irak, en Libye, dans la Corne de l’Afrique ou en Macédoine, bien loin de sa vocation initiale : « assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord ». Le président Donald Trump vient même d’évoquer l’adhésion du Brésil…

Réaffirmé aux dépens des minorités serbes lors des conflits de Croatie et de Bosnie-Herzégovine, le principe du respect de l’intégrité territoriale fut bafoué d’abord dans les faits, puis avec la reconnaissance occidentale de l’indépendance du Kosovo, proclamée en février 2008. Arrivé au pouvoir en août 1999, Vladimir Poutine gardera un souvenir cuisant de l’humiliation subie par la diplomatie russe lors de ce conflit, en particulier du double discours occidental.

Pour ce qui fut sa première guerre depuis sa naissance en 1949, l’OTAN choisit d’attaquer un État qui n’avait menacé aucun de ses membres. Elle prétexta un motif humanitaire et agit sans mandat des Nations unies. Un tel précédent servit les États-Unis en 2003 au moment de leur invasion de l’Irak, là encore aidée par une campagne de désinformation massive. Quelques années plus tard, la proclamation par le Kosovo de son indépendance, en février 2008, mettrait à mal le principe de l’intangibilité des frontières. Et la Russie se fonderait sur cette indépendance lorsque, en août 2008, elle reconnaîtrait celles de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, deux territoires qui s’étaient détachés de la Géorgie. Puis en mars 2014 quand elle annexerait la Crimée

 

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